L’Arcane de Krishna (Livre II, Chapitre 4)

4/ La Reconquête de Soi

En somme, s’il faut se résoudre à voir dans la politique – s’entend bien sûr de la politique profane et dépourvue de l’indispensable greffe spirituelle dont parle si fortement le comte de Maistre – un tel instrument de discorde, au point d’estimer, comme Carl Schmidt, qu’il n’y a pas de politique sans conflit et sans désignation de l’ennemi (Schmidt ne faisant par là que définir un critère, au sens juridique du terme, de ce qui peut être appelé politique ; chose semble-t-il très mal comprise par nombre de commentateurs s’empressant de rallier tout ce dont grouillent les bas-fonds de la terre contre un prétendu ennemi capital), alors nous ne balancerons pas à décréter la politique mortifère, insane, proprement séparatrice et donc diabolique, puisqu’elle se donne pour objet l’éradication de l’ennemi qu’on se sera trouvé, et que l’œuvre vise tout au contraire à restaurer l’Unité. La politique, qui ne vit que de la vampirisation de millions de pauvres âmes qui, aux siècles bienheureux de notre pays, se gardaient bien d’émettre sur elle le plus petit avis, est la fille de la Chute et de l’égoïsme – livrez-vous donc de préférence, ô hommes de bien, au repos et aux lettres.

L’égoïsme, que l’on peut plaisamment définir comme l’absence de nostalgie pour l’état antérieur et primitif de l’homme, est le seul obstacle entre icelui et Dieu ; qu’il s’annihile lui-même, il ne verra que Dieu, et l’univers aura disparu. Mais la destruction de l’amour-propre n’exige point celle de l’honneur ; car en s’approchant de la gloire éternelle, l’homme agit pour l’honneur de sa plus noble part. Il claironne le triomphe du Ciel sur l’abîme, des anges sur les démons, d’une lumière devenue invisible à force de pureté, sur les ténèbres mortelles et suffocantes. L’Initié, qui accepte tout sereinement, paraît s’asservir à la force ; mais sa volonté demeure toujours libre et intacte en Dieu, et la servitude à Dieu n’est autre chose qu’une servitude à Soi, une obéissance éclairée à son intuition la plus vraie et la plus savante. La philosophie contemporaine l’a bien oublié, pour qui la pensée n’évolue jamais plus haut qu’elle-même – pour qui Dieu n’existe que dans la bouche de ceux qui en parlent (ce qui explique son acharnement absurde contre la preuve ontologique d’Anselme, au vrai tout à fait sensée : les plus sûres déductions de l’esprit possèdent leur réalité propre et autonome, qui ne demande nulle confirmation dans l’ordre phénoménal), mais qui paradoxalement tient la main à ce que soit assise l’intangible réalité, l’objectivité absolue, d’un pic à glace ou d’une chambre à coucher. Elle procède donc d’une inversion primitive qu’il sied moins de dénoncer – encore une fois, qui saura nous entendre ? – que d’écarter, à titre pratique et opératif, du champ de nos méditations spirituelles.

Le monde est aujourd’hui peuplé d’Arjuna non initiés, et partant craintifs, hésitants, pacifistes à défaut d’être pacifiques, qui baissent les armes et refusent le combat, se croyant pour cela dénués d’égoïsme. Mais l’homme vraiment généreux – étymologiquement l’homme de forte race – part volontiers pour la bataille si tel est son devoir ; s’il y a là quelque égoïsme, c’est un égoïsme bienfaisant, un égoïsme finalement plus altruiste que le pâle humanisme des prédicateurs de paix, car leur paix est un sommeil dans la matière, et la guerre des Kshatriyas, un effort vers l’Absolu. Seule l’imploration du sage – non pas l’avidité du marchand – est digne d’arrêter le bras du guerrier.

Celui qui n’a pas l’orgueil de soi-même, et dont la raison n’est point obscurcie, tout en tuant ces guerriers, n’est pas pour cela un meurtrier et n’est pas lié par le péché. (XVIII, 17)
L’héroïsme, la vigueur, la fermeté, l’adresse, l’intrépidité au combat, la libéralité, la dignité d’un chef : voilà ce qui convient naturellement au Xatriya. (XVIII, 43)

Quoique la résolution de guerroyer puisse naître de motivations impures, la guerre offre, mieux que toute autre expérience de la vie, la possibilité de se hisser au-dessus des contingences humaines, de secouer le joug de l’illusion magique, de marcher sur les mensonges du monde comme la Femme sur la tête du serpent, de briser les chaînes de l’individualité et du moi, pourvu qu’il y ait, infaillible clé de l’élévation spirituelle, abnégation et renoncement aux fruits de l’action.

Un philosophe antique disait ne voir que des hommes. Cette appellation d’hommes paraît bien audacieuse, appliquée à des êtres si fantastiquement oublieux de leur devoir, si pleinement satisfaits des divertissements mortels où ils abîment leur intelligence ; mais en chaque être, fût-il au bas de la hiérarchie naturelle, sommeille un Dieu non-manifesté – étincelle hermétiquement couvée – qui amoureusement se cache à lui-même, et qu’il est en son seul pouvoir de découvrir. Gardons-nous des appâts du mépris, et marchons sur la voie sainte. Il est si aisé de se croire plus avancé qu’autrui, mais comment en être sûr ? Qui peut sonder les replis de l’âme, qui a des yeux pour voir la grâce, des oreilles pour entendre les communications divines ? La quête spirituelle ne doit pas donner droit au moindre privilège : elle est le privilège de ceux de qui l’âme s’y abandonne, et, quoiqu’il ne soit permis qu’à une infime élite de se présenter à la Porte du Temple, les hommes et les femmes qui la composent ne désirent rien tant que d’atteindre à un état où règne la plus parfaite égalité, où l’ange ne surpassera nul moucheron en dignité, et où tout sera sublimement confondu dans l’Unité éternelle. Dans le Soi, il n’y a que le Soi, et il n’y a plus de moi, ni de toi, de lui, d’eux. C’est un paradoxe bien déroutant, que les ermites les plus volontiers retranchés dans la solitude et le silence ont une part beaucoup plus grande à l’existence de leurs congénères que les plus frénétiques écumeurs de dîners mondains qu’obnubilerait encore la fantasmagorie du moi.

Le plus grand mal de l’homme est un défaut qu’on apporte en naissant, que tout le monde se pardonne, et dont par conséquent personne ne travaille à se défaire : c’est ce qu’on appelle l’amour-propre ; amour, dit-on, qui est naturel, légitime et même nécessaire. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsqu’il est excessif, il est la cause ordinaire de toutes nos erreurs. Car l’amant s’aveugle sur ce qu’il aime ; il juge mal de ce qui est juste, bon et beau, quand il croit devoir toujours préférer ses intérêts à ceux de la vérité. Quiconque veut devenir un grand homme ne doit pas s’aimer lui-même et ce qui tient à lui ; il ne doit aimer que le bien, soit en lui-même, soit dans les autres. C’est encore par cette illusion que tant de gens prennent leur ignorance pour du savoir : on se persuade qu’on sait tout, quoiqu’on ne sache pour ainsi dire rien ; on refuse de remettre aux soins d’autrui ce qu’on ignore, et on tombe dans sa conduite en mille fautes inévitables. Il est donc du devoir de tout homme d’être en garde contre cet amour désordonné de soi-même, et de ne pas rougir de s’attacher à ceux qui valent mieux que soi. (Platon, Lois, V).

Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous (1 Jn. 1:8).

Alors, pour que l’égoïsme soit aussi peu présent que possible derrière chacun de nos actes – car nous savons qu’il est impossible de n’en point commettre – efforçons-nous d’agir comme le prescrit le devoir d’état, et suivant la plus haute sagesse qui se puisse établir en nous. Que notre pensée soit pure, notre parole sincère, et notre geste sobre. S’il nous reste un grain de cynisme, c’est sur nos propres ridicules, sur notre odieuse vanité qu’il faut en projeter la lumière blafarde. Alors tout semblera petit, y compris nous-même, et Dieu, car Dieu ne se laissera connaître qu’en devenant de moins en moins connu ; il s’amoindrira jusqu’au néant, et ce sera la fin.

Les bienheureux sont emplis d’une joie silencieuse, qu’ils voudraient certainement partager ; mais le côté ineffable de cette expérience leur est une excuse ma foi fort compréhensible. Il n’y a donc plus qu’à se taire, comme le fit saint Thomas d’Aquin confiant à Reginald le secret de son extase, quoiqu’il eût écrit des choses infiniment plus belles et savantes que celles qui furent ici exposées : c’est peut-être ainsi que nous ferons au monde le plus grand bien dont nous soyons capable. Si nous avons parlé de façon téméraire ou erronée, qu’on veuille nous le pardonner ; mais nous savons que les principes évoqués, inviolablement préservés de toute influence terrestre, de tout aléa temporel, ne souffrent en rien de ce que l’on peut exprimer à leur propos. Ainsi, la certitude de notre impuissance fondamentale devrait au moins expier la possible imprudence de nos théorèmes. L’amplitude de nos péchés ne souille point la divinité, dont l’aile angélique ne laisse pas que de nous effleurer, promenant dans son sillage toute sa grâce et toute sa bénigne douceur.

Mon âme languit et s’épuise ; peut-être la vôtre aussi. Mais nous avons le privilège immense de nous savoir infiniment près – jusqu’à l’identité parfaite – de l’abondante Source du bonheur et de la paix surnaturels ; car tel est l’Arcane de Krishna. Que cette certitude nous soit un bouclier infrangible, un soutien inégalable et puissant dans ce royaume de douleurs et de privations, livré à la plus universelle corruption. Que ce désir du salut croisse en notre âme si démesurément qu’il absorbe tous les autres, et qu’il y trône en maître jusqu’à s’évaporer lui-même dans le néant amoureux de la contemplation. Soyons enfin des hommes de cœur et de bonne volonté.

Ite, Gita est.

Je suis la voie, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami. Je suis la naissance et la destruction ; la halte ; le trésor ; la semence immortelle. (IX, 18)

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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