L’Arcane de Krishna (Livre II, Chapitre 3)

3/ Glisser sur la fange du monde

Ô mes frères ! il est sage qu’il y ait beaucoup de fange dans le monde ! (Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra)

Quel homme de valeur, s’efforçant d’assourdir le cri des passions basses, peut échapper au vertige d’épouvante qu’accompagne la réalisation de sa propre indignité ? Seul l’honnête homme, le plus souvent très-malhonnête, se croit l’esprit baigné des plus suaves parfums de rose et d’ambre. Mais l’anti-bourgeois, le révolté, l’homme de solitude et de grands espaces, qui n’ignore rien de l’infamante sottise de l’univers, ne se flatte nullement de ces tièdes illusions. Quelle obscure parade de ressentiment vorace, d’inextinguibles hargnes, d’indicibles turpitudes se déchire, telle la frêle tunique d’un Sauveur, la royauté d’une âme si crottée ! Tout cela forme un faix d’une telle pesanteur qu’il se sait incapable de le décharger sans appui surnaturel. Ce qui le tue, non, ce n’est pas le sentiment d’un crime immense, honteux, inavouable ! En cela il serait lui aussi un bourgeois, car nul d’eux ne contemple intrépide l’image de l’irréparable opprobre où il se verrait mis, s’il eût le malheur de se faire sacrilège ou parricide, des austères sentences de la justice, nul d’eux ne songe sans frémir à la prison ou à l’exil qui s’abattrait sur lui. Sa conscience n’est point accablée d’un remords inexpiable qu’il devrait lamentablement porter avec lui jusqu’au trépas, le déposant fébrilement aux pieds d’un Juge ayant trop dépensé sa miséricorde avec d’autres pour lui en donner la grâce. C’est, au vrai, de sa propre médiocrité qu’il gémit d’horreur. La voilà, sa plus profonde, son plus irrémédiable misère. Il ne se voit guère comme un être de sang et de douleur, mais – quel abîme ! – comme un homme moyen, inapte à transcender sa condition mortelle, esclave de sa triste routine, tourmenté d’une foule de petites pensées ignobles. Il pèche par omission, sa vie n’étant qu’une suite infinie de manquements, de pertes, de gâchis formidables. Il éprouve bientôt la honte la plus cuisante en songeant à son passé, à ses vieilles ambitions et à ses doutes ; mais loin d’être ignominieuse, cette honte est de celles dont on peut s’enorgueillir. Elle augure un très-louable renouvellement de ses dispositions d’âme. Dante ne dut-il pas descendre au fin fond de l’Enfer, et marcher sur Satan en personne pour entreprendre son ascension céleste ? Mais avant, le vieil homme doit mourir ; on ne peut y couper. Il faut purger une bonne fois, sans répit, la salauderie infecte qui, fléau des fléaux, affaiblit le corps et l’âme ; et comme il n’est sans doute pas grand-chose à sauver dans ce puits d’iniquité qu’on nomme conscience humaine, il serait bon qu’elle voulût périr tout entière.

Ne serait-ce pas scandaleux, que de jeter sur nos contemporains les plus rigoureux anathèmes, sans le ferme propos de nous corriger en premier lieu ? Ce sont nos propres vicissitudes qui nous découvrent celles d’autrui ; le saint plongé dans l’amour divin, palpant sa beauté, sa grâce, son pardon en tout lieu, ne peut fouailler quiconque de reproches sans en percevoir la sourde mesquinerie – mesquinerie certes universelle, à laquelle tout le monde s’abandonne, mais mesquinerie toujours. Toutefois, il faut se mettre un très-rude mors, pour ne pas gueuler sa haine de la crapule environnante. Celle-ci, voyez-vous, ne se contente plus d’être pléthorique et chahuteuse ; jamais elle ne cessa de l’être. Aujourd’hui, la crapule se dandine aux sommets ! Elle ne commande point, elle écrase, comme écrase tout ce qui est lourd, matériel et sans fantaisie ; elle ne fulmine aucun oukase, mais son existence suffit à combler de dégoût et de tristesse les cœurs vaillants, exactement comme, suivant Schopenhauer, la seule existence d’un homme doué de supériorité intellectuelle est de nature à outrager la bonne société ; quant à Barbey d’Aurevilly, il avisait le jeune Léon Bloy de se méfier de ces imbéciles qui sont comme les bêtes à cornes (ils en ont si souvent !), les couleurs éclatantes les rendent fous et féroces. La vermine, s’étant infiltrée jusqu’aux positions jadis réservées aux hommes les plus honorables, a rongé tout le ciment de l’ordre social. Le haut n’est plus, hermétiquement, analogue au bas : le bas se trouve en haut. Les hommes ne cherchent plus la moindre cause supérieure à leurs actes, dont ils s’attribuent le prix bien indûment. Le monde n’est plus l’éclatante manifestation des gloires divines, mais le théâtre pompier, l’opéra-bouffe où les plus misérables cabotins offrent leur néant à une foule avare d’impudicités. Les principes ont déserté l’âme ; ne reste qu’un gouffre, celui de l’homme face à lui-même. Ce duel terrible, il le fuit pour les confortables délices d’une société avenante et douceâtre.

Mais à tout le moins, l’homme moderne sait rester fidèle ; on ne peut le lui enlever. L’ire prodigieuse des anciens prophètes pouvait se prévaloir d’un prétexte légal, les Hébreux ayant conclu avec Dieu une alliance à laquelle ils n’ont cessé d’être tenus. Mais ce n’est guère qu’avec ses semblables que l’homme du XXIe siècle a passé contrat. Il a si profondément effacé toute trace divine de sa conscience que la plus monstrueuse prévarication y demeure inaperçue. Le seul péché est social ; autant dire qu’il n’est rien, les conventions humaines ne variant pas moins vite que l’afflux de nuées dans l’atmosphère. On ne songerait plus à assassiner un prophète ivre de révolte ; il serait jeté à l’asile sur l’heure, car la lumière nous fait défaut pour regarder nos crimes et en comprendre l’horreur.

Ce n’est pas un mince paradoxe, que cette atrophie spirituelle soit peut-être liée à l’étroite définition de la foi qui prévalut sous l’ère chrétienne. Quand, dans l’Antiquité, des philosophes tel Platon révoquaient en doute la sagesse et la moralité des mythes échappés de l’imagination exaltée des poètes, ce doute les menait alors à des croyances plus pures, cherchant la vérité unique malgré la foule des apparences, vérité dispensatrice de bonheur et de bonté, siège de l’âme immortelle. Quoique le peuple continuât de barboter dans le sang des sacrifices et de s’abêtir aux jeux scéniques, les âmes plus élevées accomplissaient, pour se rendre propice la divinité, un travail intérieur. Or, le christianisme s’étant arrogé la propriété exclusive de toute vérité touchant au sacré – pour des raisons peut-être louables voire nécessaires, au demeurant – le scepticisme des esprits qui goûtaient la valeur des principes mais que révulsaient certains récits légendaires, ne trouvèrent refuge que dans l’incrédulité et l’apostasie, pour finir dans la mare de l’athéisme. Que cette considération ne serve pas à dédouaner de leurs forfaits ces hommes-là ; qu’ils fassent plutôt voir les avantages qu’il y a à présenter une doctrine comme vraie ou fausse, mais pouvant être vraie ou fausse comme le sont tant d’autres (les premières, formant les perles de l’auguste chaîne de la sophia perennis, étant certes bien moins nombreuses que les secondes) : il vaut mieux qu’un esprit déçu poursuive sa quête d’une voie sacrée, que de la croire irréelle et menteuse.

L’Etat juste, avons-nous dit, l’est à la façon de l’homme juste. L’homme juste est celui qui, pacifié, serein, oyant la trompette du devoir plutôt que le sifflement de l’amour-propre, s’évertue à assimiler son âme à la part la plus noble et délicate vivant en lui, s’éternisant, se divinisant par cette douce piété. De même, l’Etat juste, noble et synarchique, par l’abnégation des appétits détraqués qu’éveille en lui un trop grand soin des aléas de l’histoire, veillera à pérenniser ce qu’il recèle de plus véritablement archaïque, la racine de ce mot signifiant à la fois l’origine et le pouvoir. Cette dignité archaïque, nous la conférons aux mythes primitifs de l’Etat (et notamment aux épopées nationales qui, telles l’Enéide ou la Chanson de Roland, les cristallisent) ainsi qu’à ses lois fondamentales, qui composent, pour ainsi dire, l’âme d’une cité ; cité dont le corps serait alors le peuple. Comme l’âme doit veiller sur le corps et s’efforcer de le protéger, tout en sachant que son bien suprême ne réside ailleurs qu’en elle-même, ainsi, à l’âme politique, aux gardiens de l’Etat et de ses mythes – en qui prédomine l’élément sattvique ou aurifère – incombe le devoir de préserver et de cultiver la vigueur physique et morale de son peuple, sans ignorer que sa fin n’est pas le seul bien-être du peuple, mais la sauvegarde perpétuelle des mythes et lois précieusement conservés – ceux-ci, étant voués à préserver la cité de tout mal, disparaîtraient infailliblement si la cité dût périr.

Le rationalisme regarda la nation de l’intérieur et déclara : c’est la masse. Il la regarda de l’extérieur et déclara : c’est la langue. Ce ne sont là que billevesées matérialistes. La Nation est, d’abord, l’Idée, inexprimable par des mots, et qui n’est ni une abstraction, ni un concept, mais une âme ; ensuite, c’est la minorité incarnant la noblesse de cette Idée, et soutenant la Nation ; c’est, enfin, la masse, qui est l’objet, le simple corps de la Nation (Francis Parker Yockey, Imperium).

Quant aux décisions qu’il leur sied de prendre, voilà un domaine infiniment vaste, qui dépasse l’objet de cet opuscule ; mais qu’ils se perfectionnent avant tout selon la discipline donnée par Krishna. Ils deviendront meilleurs, et avec eux l’Etat dont ils ont reçu la conduite ; aussi ne craignons-nous pas de répéter cette parole si pleine de sagesse : selon qu’agit un grand personnage, ainsi agit le reste des hommes.

Ces développements nous conduisent encore à réfléchir à deux importantes notions, qui, sous leurs avatars doctrinaux de légitimisme et de souverainisme nous paraissent tromper tant d’âmes de bonne volonté : la légitimité et la souveraineté.
La légitimité, au plan politique – mais aussi religieux, car toute religion est politique – est le juste droit que l’on détient à gouverner : la verbalisation, disait Saint-Yves, du Principe vivant dans l’Etat social. Elle s’attache, comme nous l’avons vu, aux hommes à qui convient le mieux, par nature, l’exercice d’une sage délibération. Le légitimisme, qui croit en découler, est la croyance erronée suivant laquelle le pouvoir doit être et demeurer dans les mains d’une personne ou d’une institution donnée, par la seule vertu de son nom ou de son origine. Quelle race pourrait donc prétendre à l’immortalité de sa force par-delà les âges, quelle constitution, à l’inflexibilité de ses principes devant la nébuleuse saga des faits humains ? Tout ce qui naît vieillit puis meurt ; mais le légitimiste, lui, affuble des choses toutes terrestres des attributs divins, les voulant éternelles, infaillibles, sûres et parfaites ; loin du prêcheur invitant le monde à se déifier, il conjure le Ciel – conjuration bien formelle, au vrai une prérogative qu’il s’octroie d’office – de se faire moins dédaigneux de ses désirs, de ne point renâcler à l’onction perpétuelle de familles jouissant déjà de tout ce que la terre peut enfermer de plus délicieusement melliflu. Aussi ne craint-il pas de violer le plus impénétrable sanctuaire pour que l’Arche vienne orner sa chambre à coucher. Ce légitimisme nominal, s’entichant de désignations factices, perd le souci de la connaissance du vrai ; ce n’est plus, pour Saint-Yves, que la seule volonté humaine érigée en principe métaphysique. A la stricte vigile du sens moral, s’est substituée une foi aveugle à des récits qu’atteste moins l’entendement instruit par l’épreuve, que la paresse de l’habitude. Ici, point de rationalisme : la coutume, fût-elle absurde d’apparence, n’est point à tenir pour mauvaise ; sans elle, il n’est que terre inféconde et ruines fumantes. Tournez toujours une oreille prudente aux hurlements de révolte, si légitimes qu’ils semblent. Nulle subversion, donc – mais l’homme de bonne volonté doit rechercher avant tout la légitimité authentique, dût-il pour cela dénoncer les déguisements, ternes ou lumineux, qui continuent de vêtir les épaules de gardiens défaillants. Car, suivant l’admirable Dante, le pasteur peut être changé en loup. Voyez-le admonester sa Florence natale :

[Florence], plantée par celui qui le premier apostasia son Créateur, et de qui l’envie s’est tant propagée, produit et répand la fleur maudite [l’argent] qui a fourvoyé les brebis et les agneaux, parce que du pasteur elle a fait un loup. Pour elle l’Évangile et les grands Docteurs sont abandonnés, et l’on n’étudie que les seules Décrétales, comme par leurs marges on le voit. (Par. IX, 127-135).

Car au fond les masses sont prêtes à l’esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d’eux affirme sans cesse sa supériorité, qu’il légitime le fait qu’il est né pour commander — par la noblesse de la forme ! (Nietzsche, Le Gai Savoir)

Quand les passions humaines, surtout la cupidité – inclination la plus naturelle mais peut-être la plus affreuse – infusent les âmes de leur noirceur, il faut renoncer à trouver la justice dans ceux qui les colportent, quand même on les aurait crus irrécusablement offerts à la sainteté par les autels qu’ils fleurissent et les trônes où ils siègent. L’arbre se reconnaît à ses fruits ; non pas, eût pu ajouter le Réparateur, à la dureté de son écorce. Ce n’est point innocemment que Dante évoqua l’étude des Décrétales, ni que Philippe le Bel – contre lequel nous serions tenté de prononcer le plus rude jugement, si notre bras ne dût être retenu, d’abord, par la défense formelle de juger que nous intime tout maître de sagesse, et ensuite, par l’humble déférence due envers et contre tout à l’un des représentants de cette vieille monarchie française qui fut, si ce n’est de louanges dévotes, toujours digne au moins d’admiration et de respect par la grandeur de son oeuvre temporelle – ni que Philippe le Bel, dis-je, crut devoir s’entourer d’une armée de légistes pour vaincre l’Ordre du Temple (dont, par parenthèse, nous nous gardons bien d’approuver les fanatiques vengeurs qui sévirent aux temps révolutionnaires) ; car le légitimisme dégénère facilement en légalisme et en juridisme, pure sécrétion de l’esprit humain qui ne s’attache plus à la moindre réalité tangible, mais uniquement à la noblesse de la forme. Tant que le roi est roi, que le pape est pape, en bonne et due forme – primogéniture mâle ou élection régulière – n’importe sa possible iniquité, n’importe que son règne ne soit rien qu’une entreprise de brigandage ! Mais à y bien regarder, lequel de ces gardiens peut s’exonérer de toute charge d’usurpation, au point de vue de cette légitimité littérale et juridique ? Le pape n’eut-il pas pour ancêtre le Pontife romain, dont il reprit jusqu’au titre ? Nous ne sachons pourtant pas que la religion chrétienne, ferme ennemie des démons païens, ait jamais cru prétendre à l’héritage de la Ville. Le premier monarque carolingien, Pépin, n’a-t-il pas fondé sa souveraineté sur la notion de pouvoir réel, par opposition au pouvoir légitime mais inane que représentait Childéric III ? Quant à Hugues Capet, outre le mystère de la soudaine mort de Louis V, dernier des carolingiens, n’a-t-il point obtenu de l’archevêque Adalbéron qu’il proclamât, comme jadis le pape Zacharie le fit en substance pour Pépin, et comme Sylvestre II le fit également à son profit, que « le trône ne s’acquiert point par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue par ses qualités » ? Nous sommes loin de désapprouver Adalbéron ; au vrai, cette définition pleine de sagesse n’est autre chose que celle de la légitimité. Et que dire des Républicains qui, après avoir invoqué la très-brumeuse volonté populaire contre le lys royal, n’eurent de cesse, quand fut flétrie cette fleur des siècles des siècles, que ladite expression populaire, jadis reine absolue, ne se fît la timide vassale de petites manigances partisanes, que rend désormais superflues un piètre constitutionnalisme à l’apparence de nouvelle Loi moïsiaque ? La légitimité politique est une hydre dont la tête tranchée toujours repousse ; c’est un char fragile qu’ébranlent les cahots de l’histoire, mais qui doit poursuivre sa route, par crainte que l’Etat ne se meure. Notre temps n’a donc rien inventé, avec sa prétention au rule of law universel, à la « légalité constitutionnelle et administrative » que le génie balzacien peignit à juste titre comme un monstre infécond qui aplatit les nations ; ce n’est qu’une forme temporaire aspirant aux grâces sublimes de la légitimité, et s’étonnant qu’un autre système, essentiellement voué à l’ignorance des superstitions anciennes et aux noirs préjugés dont peu à peu l’âge – celui de l’homme individuel comme celui de la société collective – se dépouille, ait jamais pu y prétendre. Aujourd’hui, tout ennemi du rule of law est dit ami de l’arbitraire. Comment faire entendre que, loin de l’arbitraire, c’est une loi plus haute et plus vraie que nous recherchons ; la loi du Ciel plutôt que celle des hommes – sans nous permettre pour cela d’enfreindre cette dernière ? En somme, l’erreur légitimiste, si commune en ce siècle d’aberrations, puise sa force dans le seul oubli de cette sainte vérité nourricière, suivant laquelle la loi est faite pour l’homme, et non l’homme pour la loi.

Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat (Mc 2,27)

De la légitimité, la souveraineté est le digne corollaire : le pouvoir juste aspire naturellement à la suprématie, car rien n’est supérieur à la vérité ni à la justice ; nul n’est si souverainement bon et magnanime que Dieu. Le comte de Maistre dit de la souveraineté qu’elle est « la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique ». La plus sacrée, nous dit l’adversaire résolu des vociférateurs de Valmy qui ensevelissaient l’âme de leur nation en la proclamant vive. Désormais, ce sont les héritiers de ces voyous à cocarde, les adorateurs du dieu Suffrage Universel – cette « élection du père par les enfants » (Léon Bloy) -, qui ont fait de la souveraineté la fière idole qu’odieusement ils prostituent ! Si bien que de nos jours, les mots de souveraineté et de République s’acoquinent franchement – comme si la noblesse pût être l’ignominie, la vertu la scélératesse, ou comme si l’eidos de la Grandeur pût s’incarner dans l’habit bouffon d’un militaire bâtisseur de supermarchés et d’autoroutes.
La majestueuse intuition du philosophe de Chambéry lui fit sentir que la puissance secrète – dont la conquête n’est au reste jamais sûre – garante de la conservation et de la prospérité des gouvernements humains, ne pouvait leur être communiquée que par des forces venues d’en-haut.

Le gouvernement seul ne peut gouverner. C’est une maxime qui paraîtra d’autant plus incontestable à mesure qu’on la méritera davantage. Il a donc besoin, comme d’un ministre indispensable, ou de l’esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l’Etat, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l’âpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d’agir ensemble sans se nuire. (Joseph de Maistre)

Quand est-ce que les peuples sont souverains dans toute l’étendue que ce terme comporte, et qui seul doit les rendre si respectables ? c’est quand ils sont mis à l’épreuve pour l’accomplissement des décrets de la Providence ; c’est quand ils ont reçu à cet effet leur sanction ; c’est quand ils sont élevés par là jusqu’à une puissance qui soit au-dessus deux et qui les lie non lus à l’empire de leur volonté, mais à l’empire de la sienne, comme étant plus fixe et plus clairvoyante que la leur ; sans quoi cette imposante sanction, ce mot sacré devant lequel l’univers devrait se prosterner, ne devient plus qu’un mot sans valeur et qui ne laisse dans l’esprit aucune idée (Louis-Claude de Saint-Martin).

L’Autorité proprement dite n’appartient jamais à la force (Saint-Yves d’Alveydre).

Quelle manière plus noble et efficace d’assurer la paix et l’harmonie entre ses sujets, que d’enseigner à tout homme qu’il doit aimer son prochain et ne pas souffrir d’une condition nécessairement précaire et douloureuse – non car telle est non sa condition d’indigent, mais sa condition d’homme, qu’il partage indissolublement avec le riche crevant d’aisance ? Que tout homme accepte donc avec patience et bonhomie sa condition, et chemine vers l’Inconditionné ; et s’il tient à connaître l’ivresse de la rébellion, sans quoi peut-être on regrettera de n’avoir point vécu, qu’il la porte contre son cœur troublé de désirs – et qu’il en goûte alors, dans l’invisible creux d’un infinitésimal morceau de seconde, le silence rénovateur. « Rien n’est à sa place« , aimait – comme Joseph de Maistre – à répéter Léon Bloy, auteur de génie, âme sublime entre toutes, dont la vie ne fut qu’un terrible amas de souffrances. Parmi ce lot de tribulations affreuses, la faim perpétuelle, la misère sans fond et la trahison des êtres chéris ont labouré sa tendre chair d’homme de bonne volonté de leurs crocs acérés. Mais la faim qui tourmentait Bloy fut d’abord celle de la Justice, d’une justice céleste qu’il attendait du Divin Consolateur dont il se croyait, sur la foi d’un ineffable secret, le prophète élu, et dont l’insurpassable infamie du XIXe siècle rendait la venue non seulement nécessaire, mais absolument pressante, incendiaire, explosive ! Krishna lui-même – qui fut très certainement, sous cette forme mythologique, ignoré de Bloy – n’annonçait-il pas son retour « pour le rétablissement de la justice » ? Mais il arrive que l’on croie la mesure pleine, le vase d’iniquité sur le point de déborder, et que l’on n’en soit qu’aux prémices du déclin. Comme cela est malheureux, comme le désespoir en sort remplumé ! Souffrir de la vilenie du monde est sûrement, à quelque degré, un signe de vitalité de l’âme, de santé spirituelle. Mais si l’on définit, on ne peut plus classiquement, la justice comme l’attribution à chacun de ce qui lui revient – suum cuique – et si l’on admet, en bonne logique, qu’un Dieu parfait ne peut s’abstenir de régler parfaitement sa création, ni de faire que les choses soient exactement comme elles doivent être de toute éternité, ne faut-il pas se résoudre à juger le dépit séditieux, et à déclarer la tristesse une impiété ? Au vrai, tout est à sa place, sinon la pureté du regard de quiconque se prend à démentir cette phrase !

Rien n’est plus douloureux et pénible à l’homme juste que ce qui est contraire à la justice : c’est-à-dire de ne pas être le même en toute chose. Comment cela ? Si une chose peut les réjouir et une autre les attrister, ceux-là ne sont pas justes (Maître Eckhart)

Non, il n’y a sur la terre point d’homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais (Eccl. 7:20)

Loin de nous l’idée saugrenue d’intenter au glorieux Mendiant ingrat – devant qui il sied de s’incliner très bas – un tel procès. Rares sont les âmes éprises de grandeur à ne pas souffrir ici-bas. Et Bloy était bien trop féru de théologie paulinienne pour ne pas remarquer constamment que nous ne voyons guère que per speculum in aenigmate (1 Cor. 13:12), et qu’à ceux qui aiment Dieu, omnia cooperantur in bonum (Rom. 8:28) ; il ne subissait pas cette douleur en vain, s’appliquant toujours à la transmuer en patience, en humilité, en charité pleine d’une très-suave espérance, percevant, grâce au secours de dons surnaturels, qu’il n’était jamais tant dans la main de Dieu qu’aux plus cruelles heures de sa détresse, et qu’en Dieu tout devenait adorable. Qui n’est pas encore saint par la pureté de son âme, peut encore le devenir par l’héroïsme de son courage.

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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