L’Arcane de Krishna (Livre II, Chapitre 2)

2/ Dans les filets de Varuna

On ne manquera pas de s’étonner, qu’ayant démêlé les plus augustes vérités d’un ordre transcendant, je déchusse du rang de conteur céleste pour me pencher sur de très-ordurières questions de politique (oserai-je même dire : de politique contemporaine, sans contredit la plus vile qui soit). Ce serait oublier que Cicéron a narré le songe de Scipion à la fin de sa République, que Platon avait déjà achevé la sienne par le mythe d’Er. Rien d’étonnant : la vertu du sage, anéantissant toute avidité et jusqu’au souci de son intérêt propre, le rend bienveillant à l’égard de tous ; or, bien agir dans l’intérêt général est ensemble la mission requise et le signe distinctif de l’homme d’Etat. Cicéron étant plus romain, et pour cela plus juriste, que Platon et ses glorieux émules, concevait même un paradis exclusivement voué aux hommes d’Etat – combien cette idée nous ébaubit et conduit à l’hilarité, nous qui leur réserverions bien plus volontiers une place de choix au fin fond des abîmes infernaux ! Pour les classiques, les vertus politiques, loin d’être le summum bonum de l’âme humaine, la lavaient toutefois, la déblayaient de ses vices et impuretés, en vue de son assomption surnaturelle. Dante, un guelfe blanc au vrai plus proche des idées gibelines, sépare Empire et Papauté suivant cette distinction : l’Empereur aurait pour mission de faire moissonner parmi le peuple les vertus cardinales (prudence, tempérance, force et justice), et au Pape reviendrait celle d’y consolider les vertus théologales (foi, espérance et charité). A l’Empereur le quaternaire solide, équilibré, de la bonté humaine, au Pape la trinité sainte de l’élan divin.

Et quelle beauté, que celle du chiffre sept, résumant la complétude de l’oeuvre humaine couronnée de lauriers divins, ces augustes colonnades surmontées d’un glorieux fronton, bâtissant le temple delphique de l’autognose ! Les quatre faces triangulaires de la pyramide à l’unique sommet !  Le Shin christique embrasant d’amour le Père du saint tétragramme où il se fond ! Quelle ineffable poésie, que celle des notes de musique, berçant la rotation des planètes… Dieu lui-même, c’est l’Empyrée, le moteur immobile, le principe auquel sont suspendus le ciel et toute la nature (Aristote), l’être pur et conscient sans lequel la création ne pourrait exister, et qui sans lui disparaîtrait aussitôt. Au-dessous, en un sens évidemment ontologique, non spatial, s’étend le Primum Mobile, ou le Nous néoplatonicien ; c’est la sphère où l’être pur empyréen prépare sa différenciation, son identification en de multiples essences. Comme Dieu attire vers lui toute chose par le rayonnement infini de son amour, l’Empyrée est la cause finale du mouvement de Primum Mobile, la matrice de l’espace-temps. Le Primum Mobile, la première des sphères mues par l’Empyrée, distribuera ensuite ce mouvement aux sept autres sphères : Saturne (le dieu, très précisément, de la durée et du temps, lesquels dévorent ce qu’ils voient naître), puis Jupiter (le maître de la création, cause des phénomènes du monde), Mars, le Soleil, Mercure, Vénus, et la Lune. C’est la rotation du Primum Mobile qui préside à la révolution quotidienne de ces sphères : il s’agit donc de la source ultime du temps, de l’espace, en un mot du monde physique, l’espace ne pouvant exister sans le temps, ni le temps sans l’espace. Quant aux sphères planétaires, qui informent les vertus dont sont pourvues les âmes, et qui disposent du reste de la nature, les Anciens y voyaient des dieux ; une telle pensée n’est guère admissible pour un chrétien tel que Dante.

Si [l’auteur du Timée] entend qu’à l’influence de ces sphères revient l’honneur et le blâme, peut-être en quelque point son arc frappe-t-il le vrai. Mal entendu, ce principe égara tout le monde presque, de sorte qu’en célébrant Jupiter, Mercure et Mars, il excéda toute borne. (Paradis IV, 58-63)

Les astres sont comme autant de diamants que tu détachas de ton diadème, et que tu laissas tomber de ton trône dans l’enceinte de l’univers, pour qu’il prît une idée de ta richesse et de ta majesté. Leur beauté a déçu l’homme, disent les ignorants, et il a porté l’erreur jusqu’à les adorer (Louis-Claude de Saint-Martin, L’homme de désir).

Pour nous, le culte de ces dieux, quoiqu’impur, n’est point absolument à bannir, tant que l’on garde à l’esprit que ces pratiques relèvent d’une nature inférieure, matérielle, utilitaire, présentent un caractère de circonstance ; l’hécatombe offerte au dieu Apollon par les Achéens désireux de soumettre Troie le montre assez. Krishna ne dit-il pas, comparant ces dévots à ses propres disciples : Ceux qui sont voués aux dieux vont aux dieux ? C’est aussi la morale de la sublime Kéna Upanishad, qui conte la vanité des dieux Agni et Vayu se prévalant d’un triomphe dont Brahman fut l’unique auteur ; le formidable éclat de toute leur majesté cosmique ne peut rien contre cette ignorance, et Indra, éclairé sur la suprématie de Brahman, confirma ainsi sa prééminence parmi les dieux. L’aveuglement du paganisme réside moins en cet hommage rendu aux divinités diverses et multiples – hommage somme toute bienfaisant à la cité, quoiqu’il se puisse accomplir d’une bien répugnante façon – qu’en l’oubli de l’origine véritable de la troupe céleste : l’âme humaine, certes, tire ses caractères essentiels du mouvement des sphères ; mais elle n’en émane pas moins directement de l’Empyrée : elle est créée, et non pas générée, et n’en répond qu’au Dieu auquel elle a vocation à s’unir. L’auteur du Timée, précisément, l’admettait bien volontiers, en disant : Quant à celle de nos âmes qui est la plus puissante en nous, voici ce qu’il en faut penser : c’est que Dieu l’a donnée à chacun de nous comme un génie (90a). Les cieux n’ont donc pas le moindre pouvoir sur elle, qui est capable de les dépasser et de les asservir, non dans l’ordre naturel, mais dans le champ plus fondamental de l’être, où règne la liberté et où s’échouent les forces fatales. C’est sur la nature matérielle, non spirituelle, que l’influence des constellations peut passer pour revêtir quelque souveraineté – la proximité du soleil déterminant ainsi le cours des saisons, et les rotations lunaires attirant et repoussant tour à tour le flux des marées.

Le Sacrifice offert selon la règle, sans égard pour la récompense, avec la seule pensée d’accomplir l’œuvre sainte, est un Sacrifice de vérité.
Mais celui que l’on offre en vue d’une récompense et avec hypocrisie, ô le meilleur des Bhâratas, est un Sacrifice de désir. (XVII, 11-12)

Ainsi, en descendant cette échelle de la manifestation, depuis l’inamovible et suprême Empyrée, nous sombrons dans le royaume du non-être, de la matérialité, de la contingence et de l’éphémère. La conscience pure, sans être en rien troublée, émet une manifestation perdant progressivement le souvenir de son origine. On n’imagine guère un minéral ou un végétal se rappeler qu’ils sont Brahman ! Mais déjà la conscience s’éveille chez les animaux, qui possèdent, quoiqu’à un infime degré et seulement à l’égard de leurs attributs corporels, la capacité de se reconnaître. Qu’en est-il donc de l’homme ? C’est le noyau ontologique de la création : à la croisée des chemins, il peut s’élever ou déchoir ; se révéler comme le fils du Seigneur, ou l’esclave du démon, en vertu de ce principe, sorti de la bouche de Plotin, que l’âme devient ce qu’elle regarde.

L’hypocrisie, l’orgueil, la vanité, la colère, la dureté de langage, l’ignorance, tels sont, fils de Prithâ, les signes de celui qui est né dans la condition des Asuras.
(…)
« Voilà, disent-ils, ce que j’ai gagné aujourd’hui : je me procurerai cet agrément ; j’ai ceci, j’aurai ensuite cet autre bénéfice.
J’ai tué cet ennemi, je tuerai aussi les autres. Je suis un prince, je suis riche, je suis heureux, je suis fort, je suis joyeux ;
Je suis opulent ; je suis un grand seigneur. Qui donc est semblable à moi ? Je ferai des Sacrifices, des largesses ; je me donnerai du plaisir. » — Voilà comme ils parlent, égarés par l’ignorance. (XVI, 4 ; 13-15).

Ayant d’abord présenté la pensée de l’homme asurique (l’athéisme), Krishna s’attache ensuite à exposer son comportement, à peindre ses traits les plus saillants. Mais le portrait se déclare d’une confondante simplicité : cet homme souffre du tourment du « je » et du « moi » ; il ajoute foi à la fiction de l’individu séparé, il se voit comme un atome perdu dans l’infinité cosmique, et, quitte à n’être qu’un atome, désire être le plus gros et le plus couvert d’honneurs. Cette erreur primordiale obscurcit son jugement, en sorte qu’il n’est plus présent au monde pour se connaître, mais pour jouir d’agréments passagers qui, sitôt consommés, exciteront de nouveaux désirs non moins impuissants à le rassasier. Sa perception de l’univers bientôt se conformera aux chimères inlassablement sécrétées par son orgueil, elle les épousera si parfaitement que son monde ne sera pas autre chose que l’ensemble de ses désirs : il ne verra la nature qu’au travers de l’intérêt ; ses goûts, ses ambitions lui représenteront une existence d’autant plus riche et fantasque qu’elle lui subtilisera mieux la réalité fondamentale sous-jacente. La création du monde par l’égo est un fait éminemment magique, une habile mystification. La subjectivité égotique forme écran entre l’âme et sa source ; l’homme, conçu pour embrasser l’éternel, le chasse de son regard et se fait le serviteur malheureux des caprices d’un corps lui étant étranger. Quoique le mot magie soit d’origine perse, il n’est pas absurde, comme le nota l’abbé Constant, de le parangonner au latin magis, voulant dire « plus ». La magie est ce qui, très facticement, s’ajoute à Dieu ; c’est un monde tantôt fleuri, charmant et doux aux sensations, tantôt cruel et inexplicablement sévère. Ne cherchons point à créer la magie par quelque torve rituel, ou par l’exercice de quelque puissance de l’imagination où se mouvraient artistement, ainsi qu’une litanie de songes précédant l’éveil, mille bois féeriques et faunes enchanteurs. La magie est au vrai omniprésente ; ouvrons l’œil , apercevons l’univers, et nous voilà, sans l’appui de nulle faculté extralucide, parfaitement magicien. Cela, peu daignent l’admettre : ne suis-je pas, s’exclament-ils, la partie d’un tout absolument objectif, obéissant à des lois inchangées et sur lesquelles je ne puis rien ? Mais d’où cette pensée naît-elle, sinon d’eux-mêmes ? Le monde vient-il jamais, sans la médiation du je ou du moi, affirmer son existence absolue, indépendante ? La vaste bigarrure des caractères et pensées, des coutumes et des cultes ne prouve-t-elle pas que chaque expérience de l’univers n’est réductible à aucune autre ? Le vrai mage, néanmoins, ne laisserait point son propre sort l’envoûter ; sachant que sa perception n’est autre chose que son oeuvre, il saurait la maîtriser.

Satisfait de ce qui se présente, supérieur à l’amour et à la haine, exempt d’envie, égal aux succès et aux revers, il n’est pas lié par l’œuvre, quoiqu’il agisse. (IV, 22)

La moindre image créée qui se forme en toi est aussi grande que Dieu est grand. Pourquoi ? Parce qu’elle est pour toi un obstacle à un Dieu total. (Maître Eckhart)

Dans les mythologies indo-européennes, ce pouvoir magique de création du monde, aussi grand que Dieu est grand, est associé aux déités de la première fonction, celle de la souveraineté, et plus spécialement, aux dieux relevant de la part nocture de cette fonction, suivant la distinction du savant Georges Dumézil. Ce dieu, chez les Indiens, fut Varuna. Quoique Varuna soit présenté comme un asura, et non un deva, il ne faut en conclure qu’il serait asurique au sens ici entendu par Krishna, les Asuras étant alors entendues comme de saintes divinités. Étymologiquement, Varuna est le dieu qui, telle précisément la nuit, ou encore la mer profonde, recouvre, enveloppe, mais aussi, suivant une autre acception puisant à la racine indo-aryenne du mot, celui qui lie. Il dispose de cette force de fascination qu’est la Maya, cette illusion du monde qu’il transforme à sa guise, tout en veillant à son bon ordre (rta). Au reste, Varuna passe pour manier une espèce de corde, de lasso créé à partir d’un serpent ; ce dieu lie les hommes par ses émanations magiques, les soumet à ses terribles hallucinations. Le symbolisme du serpent et de la corde n’est pas innocent : il est courant, parmi les sages de l’Inde, d’évoquer l’homme qui prend la corde pour un serpent. En effet, à raison de leur similitude, il est aisé de confondre l’apparence d’une corde gisant au sol avec celle d’un serpent. Cette méprise résulte d’une fausse intuition du réel, les mensonges du mental écartant la lumière de l’esprit ; voilà ce qu’est Maya, et voilà le rôle de Varuna, qui trône sur la création pour mieux l’étourdir de ses vapeurs. Ce schéma se rencontre au sein d’autres systèmes du monde indo-européen. Ainsi, dans le synécisme romain, c’est Romulus qui occupe ce rôle de divinité inquiétante. Son frère assassiné au prétexte d’une transgression pourtant bien innocente, il instaura un règne tyrannique, commandant l’effroyable troupe des Luperques qui, à ses ordres, liaient ceux que leur maître désignait. Les peuples nordiques, eux, furent pris de frissons à l’approche du grand Woden, cavalier borgne semant la panique dans les batailles. Ce dieu grimwald à l’allure ondoyante et multiple, voleur de l’hydromel poétique, préside tant aux fureurs des guerriers berserkirs qu’au lyrisme des scaldes, la racine *wat se retrouvant aussi dans le latin vates, désignant le devin, le prophète inspiré. Ces divinités suscitent la frayeur parce qu’elles semblent être le symbole de ce que le monde connu a de plus arbitraire, sauvage et irrationnel ; loin de représenter un aspect singulier du monde, elles sont précisément l’apparition du monde dans la conscience divine, cauchemar inattendu et brutal pour ces hommes liés, qui suivent les voies de l’iniquité et qui, aveugles à leur lumière intérieure, s’affligent de leur propre châtiment. Ces déités représentent aussi l’intuition déformée, la réfraction morbide, que peuvent recevoir de Dieu ces hommes supérieurement inspirés, mais inaptes, en raison de leur impureté, à en irradier l’éternelle paix.

Les choses surnaturelles sont d’autant plus obscures pour notre entendement qu’elles sont en elles-mêmes plus claires et plus évidentes. (Saint Jean de la Croix, Nuit obscure)

Arjuna est également pris de frayeur à la vue de la forme universelle (visvarupa) de Krishna. D’abord élevé aux premiers cieux, il contemple cette forme avec sérénité ; puis Krishna le transporte au-delà de toute nature matérielle, au firmament empyréen.

Ta grande forme, où sont tant de bouches et d’yeux, de bras, de jambes et de pieds, tant de poitrines et de dents redoutables : les mondes en la voyant sont épouvantés ; moi aussi.
Car en te voyant toucher la nue, et resplendir de mille couleurs ; en voyant ta bouche ouverte et tes grands yeux étincelants, mon âme est ébranlée, je ne puis retrouver mon assiette ni mon calme, ô Vishnu.
Quand j’aperçois ta face armée de dents menaçantes et pareille au feu qui doit embraser le monde, je ne vois plus rien autour de moi et ma joie est partie. Sois-moi propice, Maître des dieux, demeure du monde (XI, 23-25)

Arjuna connaît ainsi, tel Jean de la Croix, les afflictions terribles de la Nuit obscure. Quoiqu’il fût pourvu par Krishna d’un « œil céleste », son esprit n’est pas si limpide qu’il puisse contempler la divinité pure et quintessentielle sans en éprouver le moindre trouble ; cette lumière divine lui est un éblouissement, une inondation de grâces trop altières pour être comprises ; elle est si vive qu’elle éclaire moins qu’elle enflamme. Constatant la déréliction d’Arjuna, Krishna l’apaise en regagnant sa forme familière, incarnée, christique. Cette sidérante ascension n’est pas sans rappeler le mythe – peint par Ovide – de Zeus consumant de l’éclat surhumain de sa gloire nue Sémélé, mère de Dyonisos. Il n’est pas non plus absurde de songer que Sémélé a pour père Cadmos, tueur de dragon, fondateur de Thèbes qui passe pour avoir inventé l’alphabet, et que notre Woden, ayant aidé Sigfried à vaincre le dragon Fafnir, fut le premier initié aux runes magiques, devenues l’alphabet Futhark… mais que cela nous emmène loin !

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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