L’Arcane de Krishna (Livre II, Chapitre 1)

LIVRE II : VOUS ÊTES CELA

La splendeur qui du Soleil reluit sur tout le monde, celle qui reluit dans la Lune et dans le Feu, sache que c’est ma splendeur. (XV, 12)

L’oeuvre spirituelle n’entretient aucun rapport avec la nature, que celle-ci ressortisse de la manifestation subtile ou de la manifestation grossière. La nature, étymologiquement, est ce qui naît, et donc ce qui meurt. L’empire de cette loi – quoi qu’en disent de superficiels nietzschéens (superficiels non comme nietzschéens, mais superficiels dans leur nietzschéisme) – ne saurait attraire dans son ombre un Dieu au-delà de toute détermination temporelle ou spatiale. C’est en cela que l’oeuvre de réalisation se présente sous des caractères si absolus, si transcendants : son pied d’airain écrase le monde visible ainsi qu’un pétale fané. Voilà pourquoi nul homme divin, si ardemment qu’éclate son verbe, avec quelque agilité que danse sa plume, ne se montre plus capable de décrire au profane ses extases que ne le serait un mathématicien s’échinant à prodiguer à son animal de compagnie la plus infime notion d’algèbre. Jusqu’aux qualités de la plus noble guna, sattva, demeurent dans l’orbite du royaume sublunaire, tout en formant des conduits nonpareils pour les grâces surnaturelles.

Qu’advient-il alors de la Table d’émeraude ? N’avions-nous pas dit que le haut était analogue au bas, pour produire les merveilles de la chose unique ? Mais la loi d’analogie – comme toute loi qui, par définition, présente les atours de la plus inflexible autorité – n’opère qu’à un plan déjà manifesté, développé, contingent. On ne peut parler de Dieu suivant le sourd témoignage de ses plus menues créatures, car de Dieu l’on ne peut absolument rien dire – mais la nature certainement nous instruit de ses intentions, si vulgairement impropre qu’apparaisse une telle expression. Les êtres grandissent afin que les vertus sises en eux à l’état de puissance éclosent à l’heure choisie. Tout véritable progrès est un approfondissement de soi, et si cette connaissance delphique ne suffit point à nous mener vers la légitime place que l’économie universelle nous a réservée, l’éperon de la providence, l’inlassable ballet des joies et des peines, y pourvoira d’une main moins tremblante. Ainsi, Platon attend de l’homme juste « qu’il détermine bien ce qui lui est réellement propre, se dirige et s’ordonne lui-même, devienne ami pour lui-même, et harmonise ces parties qui sont trois » (il parle une nouvelle fois des différents métaux, ou gunas). Il ajoute encore : « il faut donner à chaque citoyen la tâche unique à laquelle l’a destiné la nature, afin que chacun s’acquittant de l’emploi qui lui convient, soit un, et que par là l’État tout entier le soit aussi« . Nous sommes là au cœur de l’eudémonisme antique, du bonheur aristotélicien.

1/ Les plaisirs du lycée

Suivant Aristote, l’homme est un animal politique car la cité, institution naturelle, procède de l’agrégation de villages, lesquels réunissent plusieurs foyers. Seuls les bêtes et les dieux échappent à la nécessité de vivre en cité. La cité précède l’individu, la partie ne pouvant subsister sans le tout. Renoncer à sa citoyenneté, d’après le philosophe, c’est abdiquer jusqu’à son humanité. L’association politique a en effet pour fin de faciliter la satisfaction des besoins primaires du corps, ces penchants bestiaux pour la chair et la nourriture, en sorte que l’homme se consacre à de plus nobles loisirs. Le don naturel du langage lui a été fait pour qu’il puisse exprimer les idées de bon et de mauvais, de juste et d’injuste, grâce auxquelles le droit gouverne la cité. Mais surtout, l’homme doit se mettre en quête du souverain bien, qui n’est autre, pour le sage, que la divine contemplation (ou théorie). La justice des lois de la cité prélude à la paix que le contemplatif ménage en son propre cœur. Il est en quelque sorte un animal social, mais un Dieu solitaire !
Si élémentaires que paraissent ces quelques phrases, nous ne saurions trop dire combien notre époque s’en détache. Le rationalisme, que Krishna pulvérisa de ses paroles définitives sur l’irréelle liberté de l’homme sans Dieu, fut précisément la religion nouvelle de ces hommes-là. Au XVIIIe siècle, triomphant des saines barrières qu’une société inquiète de sa perpétuation avait mises à leurs désespérantes doctrines par les progrès du matérialisme athée, puis par la si providentiellement funeste Révolution qui fit dévaler sur l’Europe une bouillante lave de sottise à jamais écumante de crimes plus odieux, ils proclamèrent l’absolue souveraineté de l’homme en vertu de sa seule humanité, dès la naissance terrestre. L’homme, que nous regrettons fort ne pas avoir davantage rencontré que ne le put le comte de Maistre, n’était plus homme par son appartenance à la totalité organique où il vit le jour, où on le comblerait aussitôt de tous les soins que requérait sa frêle nature, où sa communauté sagement l’instruirait dans la voie des vertus et du bien suivant les préceptes d’une science dont les augustes racines s’évanouissent dans la nuit des âges ; il était homme car homme, fin de l’histoire, et malgré ce fallacieux « équilibre des droits et des devoirs » ; envers qui aurait-il donc des devoirs, au reste, puisque souverain, il est l’égal de tous et n’est redevable de personne, trouvant en lui-même (et par-là, on ne désigne nullement son âme immortelle, mais son seul côté « humain ») son insigne dignité ? L’homme venant au monde dans une cité d’ordre et de tradition trouve mieux que de vains droits et devoirs ; il se voit confier une mission. Où est la contrepartie, s’exclameront les juristes, qu’a-t-on fait du do ut des, de ce faramineux contrat social ? Il n’est pas ici question d’échange égoïste, mais du don entier de soi pour chacun des siens. De même que le corps n’est rien sans l’âme – c’est pourquoi l’âme passe, en langage aristotélicien, pour la forme du corps – l’homme s’avère de nulle valeur s’il n’apporte sa pierre à l’édifice de la cité où trouvera à prospérer l’exercice de sa raison. Non point, faut-il le rappeler, que nous refusions à la nature humaine toute valeur intrinsèque ; mais celle-ci tient à son origine divine, à sa source première, et non à sa corporalité matérielle et éphémère. Ainsi, il n’est aucune « dignité » qui se puisse violer ou profaner, car, dit Krishna, « celui qui n’est pas ne peut être, et celui qui est ne peut cesser d’être » (II, 16). La grandeur de l’homme est tout entière dans sa haute puissance d’être – sans qu’il soit besoin d’aucune constitution écrite, et sans qu’à l’inverse le plus cruel tyran y puisse quelque chose. Révérence est due à celui qui est « exempt de naissance et de destruction » (VII, 25), non à l’homme né d’une chair révoltée et périssable, qui doit justement apprendre à réintégrer son être primitif, son être véritable. L’homme est cela (Tat tvam asi), il est cet Éternel impassible ; au lieu que son corps, son sang, ses os, jusqu’à son intelligence, passent comme une ombre vespérale au bas d’un mur blanc, paraissent et disparaissent avec la fugacité d’un insaisissable éclair.

Je connais les êtres passés et présents, Arjuna, et ceux qui seront ; mais nul d’eux ne me connaît. (VII, 26)

Le pernicieux de cette idéologie des droits et de l’égalité politique, c’est qu’elle demande pour l’homme un résultat, un fruit ; or, en vertu de la loi divine commandée par Krishna, il n’existe nul droit au fruit. La nature humaine vit sous l’empire d’une loi d’action contre laquelle tous ses efforts seraient vains ; mais qu’elle ne s’aventure pas à se croire la créancière de droits innés qui seraient acquis à sa majesté ; naîtraient alors une envie farouche, un désordre invincible. L’homme naît pauvre, nu, seul, sans le moindre droit ; qu’il cesse donc de se croire inférieur ou supérieur à ses semblables, et qu’il sache seulement qu’il est tel qu’il doit être. Triste perspective, dites-vous ? Au point de vue matériel, diantrement ! Mais c’est oublier là où est ton trésor, ce trésor intime qui vaut toutes les richesses de la terre.

Je suis l’Âme qui réside en tous les êtres vivants ; je suis le commencement, le milieu et la fin des êtres vivants (X, 20).

L’être immobile meut comme objet de l’amour, et ce qu’il meut imprime le mouvement à tout le reste. (Aristote, Métaphysique, XII).

Ce n’est pas fortuitement que nous avons parlé du « loisir » de l’homme. Le loisir, indispensable à l’acquisition des vertus supra-rationnelles qui le disposent à la contemplation du moteur immobile, préside en outre à la répartition des rôles au sein de la cité. Les femmes et les esclaves, tout comme les travailleurs manuels, s’occuperont ainsi des tâches domestiques pour laisser tout loisir aux dirigeants et aux philosophes. Le noble gardien, modelant son âme à l’harmonie septiforme des sphères, se délassera grâce aux non moins harmoniques suavités que lui procure la musique. Cet art est pour le citoyen, comme nul autre, maître de façonner une âme dont les passions ainsi jouissent d’elles-mêmes. Ars, arété.

Nul parmi les sages n’a douté que l’âme consistât aussi en accords musicaux (Macrobe, In Somnium Scipionis, I, 6, 41).

Le bonheur semble consister dans le loisir car nous ne nous adonnons à une vie active qu’en vue d’atteindre le loisir, et ne faisons la guerre qu’afin de vivre en paix. (Ethique à Nicomaque, X. 7)

Crois-moi : tels qui paraissent ne rien faire font plus que bien d’autres : ils sont ouvriers de la terre et du ciel tout ensemble. (Sénèque, Lettres à Lucilius, VIII)

Dans les Etats les mieux gouvernés, où les citoyens sont des hommes sont de bonté absolue, aucun d’eux ne doit être autorisé à exercer une profession mécanique ou mercantile, qui serait ignoble et destructrice de vertu ; ils ne devraient pas non plus être fermiers, afin que le loisir leur permette de croître en vertu et de remplir leur devoir envers l’Etat.(Aristote, Politique, VII. 9)

C’est donc le but surnaturel en contemplation duquel la cité a été constituée qui justifie cette stricte hiérarchie. Les inférieurs besognent au service des supérieurs, afin que les supérieurs fassent pleuvoir sur toute la cité les grâces glanées au ciel au prix de leurs efforts intellectuels. Les scrofuleux marxistes qui ne prétendront y voir, suivant leur ahurissante théologie dont les miasmes ne laissent pas d’empuantir l’Occident, qu’une superstructure élucubrée par d’infâmes dominants soucieux du maintien de leurs prébendes ne méritent pas que nous leur répondions autrement que si une telle organisation sociale subsistait de nos jours, c’est-à-dire, par un énergique coup de bottes dans le fondement, car il n’est point douteux que ces fauteurs d’anarchie fussent alors des esclaves de la plus déplorable condition. Le loisir aristotélicien est un archè (point de départ, principe) au service de l’aretè (la vertu). Mais de ce que la cité nécessite le loisir de ses meilleurs éléments, il ne suit point que les chefs politiques doivent trouver bon de s’abandonner aux délices d’un tel repos.

Parmi les actions conformes à la vertu, les actions relevant de l’art politique ou de la guerre viennent en tête par leur noblesse et leur grandeur, et sont cependant étrangères au loisir et dirigées vers une fin distincte et ne sont pas désirables par elles-mêmes. (Ethique à Nicomaque, X. 7)

Ne lit-on pas ici une synthèse de l’exorde krishnaïque à Arjuna ? La guerre, noble entreprise qu’exige quelquefois la justice, échoue néanmoins à orienter l’âme vers le souverain bien ; mais il n’en demeure pas moins possible de la sanctifier, comme n’importe quelle action, par le moyen de toutes les pratiques d’union longuement exposées. L’oubli de ce principe causa la déchéance de Sparte : celle-ci débuta curieusement à la suite de ses victoires et, de même que Rome perdit le précieux aiguillon de sa rivalité avec Carthage lorsque celle-ci fut écrasée, sombra dans le vice d’où naquirent les effroyables guerres civiles.

La destruction des Spartiates débuta avec leurs victoires, car ils ignoraient comment être au repos, et comment se livrer à une autre activité que la guerre. Bien qu’ils eussent compris que les choses pour lesquelles les hommes se déchirent s’obtiennent plus aisément par la vertu que par le vice, ils eurent le tort de préférer ces choses-là en elles-mêmes à la vertu. (Politique, II. 9).

Le philosophe propose certes d’autres explications à ce déclin, certaines tenant notamment à la liberté démesurée dont jouissaient les Lacédémoniennes (« le dérèglement des femmes, outre que par lui-même il est une tache pour l’État, pousse les citoyens à l’amour effréné de la richesse« ). Mais à nouveau, nous reconnaissons ici une maxime capitale de Sri Krishna : l’attachement des Spartiates au fruit de l’action fut ce qui les perdit. Or, souvenons-nous, l’homme n’a aucun droit aux fruits de l’action, mais seulement à l’action elle-même, inexorable, fatale. Mais quiconque acquiert la vertu est porté à la plus complète indifférence pour les aléas du monde sublunaire, au-delà duquel il aura élevé son âme.

L’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui. (Ethique à Nicomaque, X. 7)

Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. (Ethique à Eudème, VII. 2)

Ce caractère divin, ce semble, de l’intelligence, se trouve donc au plus haut degré dans l’intelligence divine ; et la contemplation est la jouissance suprême et le souverain bonheur. (Métaphysique, XII)

Cette si parfaite concorde des traditions, des pensées et des grands hommes, n’est-elle pas chose admirable ? Une intelligence saine et limpide peut désormais se dispenser de tout conseil, et s’ébahir d’elle-même devant ces vérités universelles que nous lui soumettons, devant cette apperte et miraculeuse symétrie des idées, devant cet idéal grandiose de la divinisation.

Si Dieu jouit éternellement de cette félicité que nous ne connaissons que par instants, il est digne de notre admiration ; il en est plus digne encore si son bonheur est plus grand. Or, son bonheur est plus grand en effet. La vie est en lui, car l’action de l’intelligence est une vie, et Dieu est l’actualité même de l’intelligence ; cette actualité prise en soi, telle est sa vie parfaite et éternelle. (Métaphysique, XII)

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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