L’Arcane de Krishna (Livre I, Chapitre 4)

4/ La société sainte

Mille autres pages eussent pu être couvertes à propos de la philosophie mystique de la Gita, que nous n’aurions pas été moins coupable d’avoir honteusement effleuré un sujet à la profondeur si pénétrante – et l’afflux des mots trop souvent bride les effusions cordiales. Les austères déductions de la métaphysique, si élevés que soient les plaisirs qu’elles prodiguent à l’esprit, sont faites pour le coeur, afin qu’y soit porté le plus irrépressible incendie amoureux. Mêlons-nous donc de choses plus basses qui demeurent toutefois, suivant les principes exposés plus haut, immanquablement dépendantes.

Krishna est surnaturellement indifférent aux destinées humaines. Mais il n’en établit pas moins des lois pérennes, sur quoi les hommes d’exceptions, tel Arjuna, règlent leur vouloir. Celui qui, ayant prêté l’oreille à l’appel de la transcendance, réalise son être véritable, n’est pas pour cela plus aimé de la divinité, l’amour supposant encore le reliquat d’une dualité ; il lui est seulement plus intime, plus essentiellement identique.

Je suis égal pour tous les êtres ; je n’ai pour eux ni haine ni amour ; mais ceux qui m’adorent sont en moi, et je suis en eux. (IX, 29)

Mais de cette souveraine égalité d’âme, de cette prodigieuse équanimité d’un Dieu immuable en qui nul accident terrestre ne saurait faire lever le moindre remous, on serait bien imprudent de conclure à l’égalité des âmes, celles-ci considérées en leur expression individuelle et consciente (jiva), l’Âme véritable ou Atman étant une et suprême. Quoique l’oeuvre spirituelle ne soit fermée à aucune créature, et que rien ne la puisse contraindre, les êtres naissent doués de prédispositions différentes, et la hauteur de la naissance – à tout le moins dans une société organisée suivant des principes traditionnels et hiérarchiques – trahit le rang qui fut atteint au terme la vie précédente. Voilà au reste la meilleure objection que l’on puisse faire aux sinistres partageux qui arguent de l’inégalité des naissances pour mieux saper les fondements de l’ordre ; il y a inégalité des naissances parce qu’il y eut inégalité des mérites (pis encore : inégalité des grâces), et cette inégalité même, fût-elle effroyablement inique, ne revêt pas la moindre importance au regard de l’Absolu.

Car ceux qui cherchent près de moi leur refuge, eussent-ils été conçus dans le péché, les femmes, les væçyas, les çûdras même, marchent dans la voie supérieure (IX, 32)

La loi de la réalisation transcende la loi des castes dans le champ illimité de l’esprit, mais elle ne l’abroge certainement pas dans la sphère politique qui lui est propre. Les vaeçyas, caste laborieuse, recoupent la troisième fonction indo-européenne de l’abondance agricole et matérielle. Cette caste allant du paysan au bourgeois était chez nous l’ancien ordre du tiers-état, dont de minuscules agitateurs, odieusement imbus de l’ersatz d’autorité qu’ils soutiraient pesamment aux doctrines rationalistes, ont bouleversé une société aux fondements séculaires dans l’illustre dessein d’y faire parader leur chimérique égalité, laquelle n’est rien que le despotisme de l’argent. Quant aux çudras, caste servile, ils sont encore au-dessous des vaeçyas. Les hommes issus des castes sacerdotales et guerrières sont ainsi déclarés plus aptes à la réalisation divine, et c’est bien un « noble Ksatriya » que Krishna entend initier. Les origines de cette organisation sont bel et bien divines.

C’est moi qui ai créé les quatre castes et réparti entre elles les qualités et les fonctions. Sache qu’elles sont mon ouvrage, à moi qui n’ai pas de fonction particulière et qui ne change pas. (IV, 13)
Entre les Brâhmanes, les Xatriyas, les Viças et les Çûdras, les fonctions ont été partagées conformément à leurs qualités naturelles. (XVIII, 41)

En effet, le système des castes se superpose à la trinité des gunas, ou forces naturelles, précédemment exposée. Sattva, la guna spirituelle, abonde chez les brahmanes ; rajas, primordialement chez les kshatriyas, quoique elle innerve aussi le sang des vaeçyas. Aux çudras enfin, sied tout particulièrement l’obscurité informe de tamas. Qu’il existe des castes aux fonctions hautement singulières et fondées sur la naissance n’emporte pas que celles-ci doivent être scrupuleusement imperméables, qu’il ne soit jamais permis à un individu donné de s’élever ou de déchoir. Cet argument-là, invariablement rebattu par d’effrontés contempteurs de l’ordre, ne s’attache en réalité qu’à un point tout à fait mineur, subordonné, accidentel, de l’organisation des castes. Les castes indiennes ne se sont point refermées ainsi parce que tel était le dessein primitif de Krishna, mais pour des raisons, dont le comte Arthur de Gobineau a savamment rendu compte, tenant à la crainte de mélanges ethniques, laquelle semble âprement tourmenter notre Arjuna.

Par l’irréligion, ô Krishna, les femmes de la famille se corrompent ; de la corruption des femmes, ô Pasteur, naît la confusion des castes (I, 41)

Inutile donc de s’étendre : de quelque manière qu’on juge la volonté de prévenir tout amalgame de sang étranger ou corrompu (les populations soumises par les Aryens ayant formé le gros des castes inférieures) – et ce souci ne nous paraît point gravement illégitime, si l’on admet que la race, ainsi que la caste, où l’on naît, s’arrête suivant la vertu acquise au cours de vies antérieures – ce n’est point elle qui présida à l’institution des castes. Dans la République, Platon, initié en Egypte et en Italie du sud – ces deux antiques foyers de science – aux éternelles vérités dispensées par Krishna, parle d’hommes en qui le dieu a mêlé de l’or, de l’argent, du fer ou du bronze, les premiers étant faits pour la délibération, les seconds pour l’auxiliariat. Si l’organisation de classes suivant l’hérédité biologique paraît désirable (« la plupart du temps vous engendrerez des enfants qui vous ressemblent« ), celle-ci doit fléchir devant l’intérêt de la cité : « si [l’enfant de gardiens] naît avec une part de bronze ou de fer, qu’ils n’aient aucune pitié, mais que, lui accordant le rang qui convient à sa nature, ils le repoussent chez les artisans ou chez les cultivateurs« . La structure sociale n’est pas sacrée en soi ; elle doit seulement permettre à la hiérarchie naturelle, fruit de l’arrangement des gunas qui détermine le côté le plus saillant de chaque homme – et donc la fonction qu’il remplira avec le plus grand bonheur dans l’économie de la cité -, d’être consacrée comme telle, car – bel usage de la loi d’analogie ! –  « l’individu lui aussi est sage sur le même mode et en vertu du même élément qui font la cité sage » ; et ce n’est pas pour rien que saint Augustin fit observer que le renom et l’étendue d’un Empire romain incessamment ravagé par la guerre n’étaient pas plus dignes de louange que ne le seraient la richesse et la prospérité matérielle d’un homme miné par l’angoisse. Mais il est bon de conserver à l’esprit que la réalisation s’accomplit au-dessus des trois gunas, au-dessus de cette Prakriti assimilable à la matière, à ce principe de d’inintelligibilité, d’irréalité et de changement perpétuel.

Quand on me sert dans l’union d’un culte qui ne varie pas, on a franchi les qualités, et l’on devient participant de l’essence de Dieu. (XIV, 26)

Par-delà le triangle des gunas et le carré des castes, Krishna expose la dualité essentielle des natures divine et démoniaque – respectivement dominées par ce que Platon nommerait l’élément raisonnable et l’élément désirant.

Il y a deux natures parmi les vivants, celle qui est divine, et celle des Asuras. Je t’ai expliqué longuement la première ; écoute aussi ce qu’est l’autre :
Les hommes d’une nature infernale ne connaissent pas l’émanation et le retour ; on ne trouve en eux ni pureté, ni règle, ni vérité.
Ils disent qu’il n’existe dans le monde ni vérité, ni ordre, ni providence ; que le monde est composé de phénomènes se poussant l’un l’autre, et n’est rien qu’un jeu du hasard. (XVI, 6-8)
Les fous se disent : « Il n’y a pas de Dieu » (Psaume XIV)

Krishna énonce patiemment les qualités des hommes saints comme les vices des hommes asuriques. Ce discours sera parangonné avec justesse au passage de l’épître aux Galates où saint Paul oppose vie de l’Esprit et vie de la chair. Il ne paraît donc point nécessaire de s’y appesantir ; mais l’allusion, non seulement aux actes ou au caractère des hommes démoniaques, mais à leurs croyances, mérite de nous retenir. Krishna vise ici les pernicieux professeurs d’athéisme et de scepticisme. Très éloigné du Dieu jaloux et vengeur du Deutéronome, il se moque bien qu’on puisse l’ignorer, faire comme s’il n’existait point : pourquoi son éternelle majesté en prendrait-elle ombrage ? Mais ceux qui répandent de telles erreurs outragent, non Dieu, ni même les autres âmes dont ils arrachent alors tout germe de poésie et d’espérance, mais d’abord leur être propre. L’athéisme est l’ignorance de soi dont se dupent ceux qui ne savent pas ce qu’ils font, et l’homme démoniaque, un enfant capricieux qui s’en va rejoindre des gouffres de ténèbres tandis que sa mère amoureusement l’appelle. La référence au « jeu du hasard » fait songer aux thèses du philosophe Empédocle, avec qui Aristote ferrailla dans sa Physique. Contre Empédocle, qui ne voyait le monde que comme le fruit d’une combinaison parfaitement aléatoire des quatre éléments, et que tiraillait quelquefois la polarité des forces d’amour et de haine, Aristote démontra la vérité de sa téléologie : la nature est mue par un but, et les désordres accidentels ne désavouent point l’harmonie générale. Ne pas croire à la vérité, à l’ordre ou à la providence, mène droit à la plus irréparable détresse. C’est un affront à l’esprit, à la part divine dont nous sommes les héritiers quelquefois indignes. Cet homme, volontairement retranché de Dieu, contraint de plus n’espérer que d’un monde versatile, se leurre à faire dépendre ses joies des choses les moins pérennes.
Le monde est injuste, nous le sentons et nous en souffrons singulièrement en ces temps abominables. Mais l’impersonnelle divinité, ayant passé de Godhead à God, d’Atman à Ishvara, s’incarne quelquefois pour soulager les maux de l’humanité. C’est un mystère qui frappe l’intelligence d’hébétude, et que les hommes, malgré l’abondance des miracles et des grâces dont l’Avatar leur fait don, demeurent peu inclinés à croire, enchaînés qu’ils sont aux œuvres du royaume sensible ; et comment admettraient-ils la nature immortelle du Verbe incarné, quand c’est leur propre immortalité qu’ils escamotent ? Car avant qu’ils ne fussent, Krishna est !

Les ignorants me croient visible, moi qui suis invisible : c’est qu’ils ne connaissent pas ma nature supérieure, inaltérable et suprême ;
Car je ne me manifeste pas à tous, enveloppé que je suis dans la magie que l’Union spirituelle dissipe. Le monde plein de trouble ne me connaît pas, moi qui suis exempt de naissance et de destruction. (VII, 24-25)
Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis. (Jn 8, 58)

Tous les êtres ne sont pas des sages mûrs pour les austérités de la discipline unitive ; les hommes fatigués par le labeur ou meurtris par la guerre, à bout d’implorations, méritent qu’une main bénévole les apaise et les exauce. Voilà l’autre mission de Krishna, nécessairement éphémère, car le monde conditionné ne pourrait se parfaire qu’en abandonnant cet état manifesté ; il cesserait alors d’exister sous la forme qui nous est connue.

Selon qu’agit un grand personnage, ainsi agit le reste des hommes ; l’exemple qu’il donne, le peuple le suit. (III, 21)

Dire de Krishna qu’il est un « grand personnage » serait faible ; ressuscitant la vocation guerrière d’Arjuna, publiant la loi éternelle de la non-dualité, donnant pour impérissable viatique à ses fidèles la connaissance et l’amour – ces Jachin et Boaz de la réalisation transcendantale dont l’apothéose est le parfait détachement – et décrétant la foi en l’Infini minuscule qui rayonne dans le sein de chacun, c’est un maître admirable dont le côté impérieux se borne à nous commander de devenir ce que nous sommes. Dès lors, nos plus légitimes prières, quelque pressantes qu’elles apparaissent, ne seront plus vaines, l’Esprit éblouissant de sa lumière de feu jusqu’aux aveugles, dont il n’est pas certain qu’il les prenne en pitié.

Quoique sans commencement et sans fin, et chef des êtres vivants, néanmoins maître de ma propre nature, je nais par ma vertu magique.
Quand la justice languit, Bhârata, quand l’injustice se relève, alors je me fais moi-même créature, et je nais d’âge en âge.
Pour la défense des bons, pour la ruine des méchants, pour le rétablissement de la justice. (IV, 6-8)
Revêtu d’un corps humain, les insensés me dédaignent, ignorant mon essence suprême qui commande tous les êtres. (IX, 11)

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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