L’Arcane de Krishna (Livre I, Chapitre 3)

3/ Le détachement par la dévotion : le refuge sacré

Outre la méditation sur le soi (ou atma-vichara), qui relève du Jnana-Yoga, ou yoga de la connaissance – s’entendant de la connaissance métaphysique du Soi véritable dont nous venons de traiter, s’ouvre à l’aspirant la voie dite de la dévotion, ou Bhakti-Yoga. C’est même la voie qui paraît la plus chère à Krishna.

Car la science vaut mieux que la persévérance ; la contemplation vaut mieux que la science ; le renoncement vaut mieux que la contemplation ; et tout près du renoncement est la béatitude. (XII, 12)

Certes, la dévotion ou contemplation n’en demeure pas moins inférieure au renoncement ; mais selon nous, le renoncement se comprend mieux comme l’achèvement, la fin unique et suprême, des deux voies précédentes. Renoncer, c’est avoir déjà abandonné toute préoccupation égoïste ; c’est donc avoir accompli l’oeuvre.
Il existe mille façons de contempler le divin, comme il existe mille façons de manifester de l’amour pour un être ; mais l’essence de cet amour, primitivement double, est précisément de conjurer cette dualité par la solution de l’amant dans l’aimé. Saint Bernard n’écrivit-il point, sous l’inspiration d’Augustin, que la mesure de notre amour pour Dieu, c’est d’aimer sans mesure ?
Ici, les vers sacrés de la Gita foisonnent, et leur clarté rend vain tout essai de commentaire.
Mais pour ceux dans l’âme desquels la science a détruit l’ignorance, la science, comme un soleil, illumine en eux l’idée de cet être Suprême :

Pensant à Lui, partageant son essence, séjournant en Lui, tout entiers à Lui, ils marchent par une route d’où l’on ne revient pas, délivrés par la science de leurs péchés.
Dans le brâhmane doué de science et de modestie, dans le bœuf et l’éléphant, dans le chien même et dans celui qui mange du chien, les sages voient l’identique.
Ici-bas, ceux-là ont vaincu la nature, dont l’esprit se tient ferme dans l’identité car l’Identique Dieu est sans péché ; c’est pourquoi ils demeurent fermes en Dieu.
Un tel homme ne se réjouit pas d’un accident agréable ; il ne s’attriste pas d’un accident fâcheux. La pensée ferme, inébranlable, songeant à Dieu, fixé en Dieu,
Libre des contacts extérieurs, il trouve en lui-même sa félicité : et ainsi, celui que l’Union mystique unit à Dieu, jouit d’une béatitude impérissable. (V, 16-21)

Voilà toute l’oeuvre résumée, de façon admirablement simple ; et pourtant, combien aride et pesante elle doit sembler au néophyte. Trêve d’hypocrisie : c’est une tâche vraiment surhumaine.

Mais quand leur esprit poursuit l’Invisible, leur peine est plus grande ; car difficilement les choses corporelles permettent de saisir la marche de l’Invisible. (XII, 5)

Comment aimer celui que nous n’avons pas vu, comment écouter la voix de celui que nous n’entendons pas, comment river son attention à ce que l’on brûle de connaître, mais de qui on ignore tout ? Notre attention se relâche pour un rien, se dévie incontinent vers les sujets les plus redoutablement triviaux et dérisoires. Vaincre cet ennemi intérieur – ennemi tenace mais qui toutefois n’est puissant que de notre faiblesse – triompher des appétits inférieurs et des tentations démoniaques, requiert un immense effort de concentration qui engage l’être entier. Mais il existe des expédients, que Krishna eut la bonté de nous présenter.

Pour celui qui a chassé les désirs, qui est libre, qui tourne sa pensée vers la science et procède au sacrifice, l’œuvre entière s’évanouit.
L’offre pieuse est Dieu ; le beurre clarifié, le feu, l’offrande sont Dieu ; celui-là donc ira vers Dieu qui, dans l’œuvre, pense à Dieu. (IV, 23-24)

Le premier de ces moyens est donc le sacrifice. L’érudit comte de Maistre composa un brillant ouvrage sur le rôle universel du sacrifice en religion, dont la lecture ne sera pas vaine. On pourrait en outre évoquer la devotio romaine, pratique sacrificielle où s’illustrèrent la gens des Décius. Malgré l’indéniable bravoure que vient couronner le dévouement de sa propre vie, ce sacrifice fut toutefois d’une noblesse moins éthérée, d’une intention moins pure : ce fut à des divinités infernales que le général consacrait sa personne. A ces puissances fatales, on ne demandait point l’illumination souveraine, mais la victoire sur le champ de bataille ; or, nous savons que cette victoire, infailliblement promise à Arjuna, n’est guère le sujet de la divine leçon de Krishna. Au lieu que les Décius échangeaient leurs âmes contre une victoire toute temporelle, Arjuna court de lui-même à la victoire, l’esprit fixé non sur celle-ci, mais sur les paroles de son divin instructeur.

Ceux qui sont voués aux dieux vont aux dieux ; aux ancêtres, ceux qui sont voués aux ancêtres ; aux larves, ceux qui sacrifient aux larves ; et à moi, ceux qui me servent. (IX, 25)

Bien entendu, l’oeuvre elle-même n’est autre chose qu’un sacrifice, le plus grand, le plus exigeant, le plus douloureux des sacrifices : celui du « moi », de la personnalité indivisible, qui traîne à ses souliers, comme un manteau loqueteux et mal taillé, son cortège de désirs, de représentations, de fantasmes dont la sottise le dispute à la boursouflure – tous ces domestiques, les gens de la maison qui, suivant le Christ, seront les ennemis de l’homme (Matt. X, 36). Dieu ne peut entrer dans une âme encombrée de songes et d’ambitions ; non qu’il ne le voudrait point, mais il n’y trouverait pas la place : la lumière ne peut pénétrer une salle obscure dont les persiennes demeureraient closes. Mais ce sacrifice, que l’on peut assimiler au renoncement, est moins l’instrument de l’oeuvre que son produit, en sorte qu’il n’aidera guère le postulant que n’éclaire pas incontinent la lampe sacrée. Le sacrifice présenté ici est donc plus modeste, c’est une espèce de benedicite ; mais reproduit avec constance et surtout avec cœur, il portera son fruit.
Le plus court chemin vers Dieu consiste à lui consacrer chacune de ses pensées, à tremper toute son âme dans le ressouvenir de cette gloire divine en soi tapie, à frapper à la porte sans lassitude, jusqu’à ce qu’on veuille bien nous admettre.

L’homme qui, ne pensant à nulle autre chose, se souvient de moi sans cesse, est un Yôgî perpétuellement Uni et auquel je donne accès jusqu’à moi. (VIII, 14)
Ainsi donc, héros au grand char, c’est en celui dont les sens sont fermés de toute part aux objets sensibles, que la sagesse est affermie. (II, 68)

C’est cela, aimer Dieu sans mesure : ne penser qu’à lui, ne vouloir que lui, n’avoir de cesse que le goût de son indicible suavité nous soit enfin connu et s’imprime dans tous nos organes sensitifs, dans toutes les facultés de l’âme. A l’estime de la sagesse mondaine, c’est assurément un scandale ou une folie ; mais cette inscrutable « sagesse », il est bien permis de l’ignorer un peu et d’entrevoir que tout ce qu’elle tient pour essentiel est au mieux inutile, et trop souvent ignominieux. La pratique du japa, amalgamée parfois à la récitation du mantra, est une très-louable manière d’immerger son esprit dans l’Absolu. Parmi les nombreux mantras existants, on méditera avec profit sur la sublime invocation solaire de la Gayatri, hymne à laquelle Krishna s’identifie expressément au dixième chapitre. Mais à l’esprit peu toqué de langues orientales, conviendrait mieux un nom divin. On raconte en Inde que la reine des Pandavas, Draupadi – dont le nom originel est d’ailleurs Krishna !- suscita la curiosité des reines Rukmini et Sathyabhama, que sa dévotion édifiait. Krishna conduisit ses reines à Draupadi, dont l’auguste chevelure, à peine sortie du bain, s’était emmêlée. Il invita donc les deux reines à la dénouer ; ce faisant, elles entendirent du sommet de chaque pointe de cheveu résonner le saint nom « Krishna ». Tel était donc le caractère de sa piété, que le nom de Krishna en avait infiltré au plus profond chacune de ses fibres. Que peut-il signifier, au reste, ce nom sacré ? Littéralement, il indiquerait « noir, obscur », par référence à la carnation bleutée de l’Avatar. Mais le sens occulte de ce nom veut dire : ce qui détruit, à ce qui écrase (songeons donc à la curieuse polysémie de l’anglais crush), ou encore : la béatitude (le fameux ananda, attribut divin à l’égal de l’être – sat, et de la conscience – chit). Au vrai, Krishna est la puissance céleste anéantissant tout attachement au monde et manifestant notre béatitude innée. Ce nom possède en soi d’immenses vertus sanctifiantes et purificatrices. Il est essentiel de se rappeler ce nom, maintenant et à l’heure de notre mort.

Et celui qui, à l’heure finale, se souvient de moi et part dégagé de son cadavre, rentre dans ma substance ; il n’y a là aucun doute  (…)
C’est pourquoi, fils de Kuntî, dans tous les temps pense à moi, et combats l’esprit et la raison dirigés vers moi, tu viendras à moi, n’en doute pas (VIII, 5-7)

Le nom de Krishna, adéquatement prononcé, n’a rien d’une banale invocation ; il est une part du Dieu lui-même, un éclat de sa gloire projeté dans l’éther, et imprimant le fluide astral, cet agent universel si diversement peint par toutes les traditions religieuses, de son sceau. C’est un merveilleux outil d’aplanissement de l’âme, d’extraction des impuretés qui la gâtent. Penser à Dieu, proférer son nom dans la joie et l’espérance, opère pour l’homme de bonne volonté une assimilation à la nature divine, au Krishna intérieur. Car Krishna n’est pas séparé de nous, il n’est pas un Dieu lointain, siégeant dans les nuées et doué d’une personnalité indépendante, châtiant ceux qui agissent mal (il laisse cela aux ruses, aux superbes caprices des dieux providentiels, qu’il maintient cependant sous son inexorable loi) ou filant notre destinée (il laisse cela aux Moires). Et pourtant, le concevoir comme immanent ne serait pas moins trompeur. Un Dieu séparé ne serait pas éloigné d’un Dieu limité, et donc imparfait. Nous nous abstiendrons de répéter les bases de la théologie apophatique, résumée en cette phrase, si riche de sens, du magiste Eliphas Lévi : « un Dieu défini est un Dieu fini ». Quiconque entrevoit ce mystère comprend que la non-dualité réconcilie polythéisme et monothéisme en les transcendant. Krishna confie alors à Arjuna son arcane suprême, point d’orgue de l’initiation :

C’est moi qui, doué d’une forme invisible, ai développé cet Univers ; en moi sont contenus tous les êtres ; et moi je ne suis pas contenu en eux ;
D’une autre manière, les êtres ne sont pas en moi : tel est le mystère de l’Union souveraine Mon âme est le soutien des êtres, et sans être contenue en eux, c’est elle qui est leur être. (IX, 4-5)

Voilà le secret de cette fameuse non-dualité qui fait la grandeur spirituelle du Védanta. Les tenants d’un monothéisme strict et personnel, tel l’islam dominant ou le protestantisme, comme ceux d’un panthéisme immanentiste, n’y verront goutte, à moins qu’ils ne s’appliquent à réformer leur intelligence – et mieux encore leur amour – de la divinité. Pourquoi Krishna affirme-t-il que tous sont en lui, sans qu’il soit en tous ? Parce que l’entéléchie divine, n’étant conditionnée par nul attribut, est parfaite en soi, au lieu que les êtres, que leurs déterminations multiples épandent vers un plus grand degré de séparation de l’Unité primitive, et donc vers une plus grande matérialité (ce mot devant moins s’entendre au sens physique, atomiste, qu’aristotélicien), n’existent qu’au sein de cette entéléchie, laquelle, à l’image d’un projecteur, les égaille à travers une foule de plans – le plus commun à l’espèce humaine étant celui de la conscience ordinaire, acquise par la découverte des corps – puis les résorbe en elle-même, ceci indéfiniment et sans que cela affecte en quelque manière ce Dieu éternel dont on ne peut rien dire sans se méprendre.

Les œuvres ne me souillent pas, car elles n’ont pour moi aucun fruit. (IV, 14)
Immuable dans ma puissance créatrice, je produis ainsi par intervalles tout cet ensemble d’êtres sans qu’ils le veuillent et par la seule vertu de mon émanation.
Et ces œuvres ne m’enchaînent pas : je suis placé comme en dehors d’elles, et je ne suis pas dans leur dépendance. (IX, 8-9)
Par toi s’est déployé cet Univers, ô toi dont la forme est infinie ! (XI, 38)
Sans être partagé entre les êtres, [Dieu] est répandu en eux tous ; soutien des êtres, il les absorbe et les émet tour à tour. (XIII, 16)
Dans le cœur de tous les vivants, Arjuna, réside un maître qui les fait mouvoir par sa magie comme par un mécanisme caché. (XVIII, 61)

Dieu est dans toutes les créatures dans la mesure où elles ont l’être et il est cependant au-dessus d’elles (Maître Eckhart, Sermons)

Quoique le monde ne se puisse déployer ailleurs qu’en Dieu [car sans moi nulle chose mobile ou immobile ne peut être (X, 39)], la manifestation demeure ontologiquement distincte de sa source, laquelle existe en soi, sans la moindre qualification ; Dieu est pure forme, car il est celui qui est (Exode, 3.14). Mais comme nous l’avons vu, il est loisible à une âme déterminée de gravir la sente escarpée de la déification – fin ultime de la vie humaine selon le docteur angélique – précisément en abdiquant toute idée de soi, tout attribut conditionné, afin de réaliser son identité suprême avec Dieu. Il ne reste plus au disciple, instruit de la meilleure façon, qu’à mettre en oeuvre cet arcane, à éprouver par l’action son incoercible efficacité ; car telle est bien évidemment la qualité première du secret, que de n’être connu que d’un faible nombre. Le grand arcane révélé par Eliphas Lévi, qui n’est autre que la divinité de l’homme, ne serait-il point, depuis Athanase, un lieu commun de la théologie chrétienne ? Il est donc nécessaire que le secret ne soit pas seulement la connaissance de ce mystère, mais l’illumination de l’adepte par cette lumière inconnue dont il ne percevait auparavant que de timides lueurs – l’occulte étant moins la science cachée que la science des choses cachées.

Que si tu n’es pas capable de persévérance, agis toujours à mon intention en ne faisant rien qui ne me soit agréable, tu arriveras à la perfection.
Mais cela même est-il au-dessus de tes forces ? Tourne-toi vers la sainte Union ; fais un acte de renoncement au fruit des œuvres, et soumets-toi toi-même. (XII, 10-11)

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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