L’Arcane de Krishna (Livre I, Chapitre 2)

2/ Le détachement par la connaissance : l’illusion du moi

Cette souveraine équanimité est la bienheureuse récompense du détachement, lequel repose sur la séparation entre l’œuvre et son fruit.

Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre.
Constant dans l’Union mystique, accomplis l’œuvre et chasse le désir ; sois égal aux succès et aux revers ; l’Union, c’est l’égalité d’âme.
L’œuvre est bien inférieure à cette Union spirituelle. Cherche ton refuge dans la raison ! Malheureux ceux qui aspirent à la récompense. (II, 47-49)

Un esprit enduit de philosophie croirait discerner ici l’opposition entre la déontologie et l’utilitarisme, entre Kant et Bentham. Quoique le problème posé à Arjuna relève bien de l’éthique, la perspective est toute autre : tandis que la querelle moderne se préoccupe de l’oeuvre à accomplir en telle ou telle circonstance (quelle action est bonne ? Laquelle est la plus morale, par sa nature et par son résultat ?), Krishna se mêle uniquement de sainteté et de détachement de l’âme ; en aucune façon n’importe l’action finalement commise.

Car il [celui qui trouve en lui-même sa joie] ne lui importe en rien qu’une œuvre soit faite ou ne le soit pas, et il n’attend son secours d’aucun des êtres. (III, 18)

Arjuna se doit d’accomplir l’oeuvre, non car cette oeuvre se trouve particulièrement nécessaire ou souhaitable, mais parce qu’il ne peut s’en abstenir.

Car personne, pas même un instant, n’est réellement inactif ; tout homme malgré lui-même est mis en action par les fonctions naturelles de son être. (III, 5)

Il s’agit de l’action conjointe des gunas – sattva, rajas et tamas – si l’on veut, la sérénité, le mouvement et l’obscurité. C’est la combinaison de ces trois forces naturelles, présentes en proportions différentes au sein de chaque être, qui déterminera ses tendances et habitudes. De ces trois gunas, une seule réellement peut être dite active : rajas, dont la racine veut dire « rouge » et rappelle éminemment la deuxième fonction indo-européenne. Sattva et tamas, elles, ont des propriétés inactives, mais en des sens tout opposés ; tamas est la paresse de l’ignorance, sattva, la placidité de la sagesse. Sattva et tamas s’éloignent de l’affirmation individuelle qui signe rajas, la première par le haut, la seconde par le bas ; aussi le silence, fort pénible à l’homme de la foule (et plus encore à sa femme), est-il inexprimablement doux à l’homme de prière. Si le choix de l’action est si dépourvu d’intérêt, comme nous l’avons vu, c’est précisément parce que l’action résulte de cette efflorescence spontanée de la nature physique (Prakriti), à laquelle la volonté humaine n’a aucune part.

Hormis l’œuvre sainte, ce monde nous enchaîne par les œuvres. Cette œuvre donc, fils de Kuntî, exempt de désirs, accomplis-la.
Toutes les œuvres possibles procèdent des attributs naturels (des êtres vivants) ; celui que trouble l’orgueil s’en fait honneur à lui-même et dit : « J’en suis l’auteur ; » (III, 26-27)
« Ce n’est pas moi qui agis » : qu’ainsi pense le Yôgî connaissant la vérité, quand il voit, entend, touche, flaire, mange, marche, dort, respire,
Parle, quitte ou prend quelque chose, ouvre ou ferme les yeux ; et qu’il se dise : « Les sens sont faits pour les objets sensibles. » (V, 8-9)

Un homme bon doit ainsi se comporter : « mon oeuvre n’est pas mon oeuvre, ma vie n’est pas ma vie » (Maître Eckhart)

Je n’éprouve ni contrainte ni violence ; je ne suis pas l’esclave de Dieu, j’adhère à ce qu’il veut ; et ne sais-je pas d’ailleurs que tout marche en vertu d’une loi immuable, écrite pour l’éternité ? (Sénèque, De la Providence, V)

Voilà donc le secret du détachement : ne pas s’estimer l’auteur de ses actes et s’en remettre amoureusement à la providence. Il faut reconnaître la difficulté d’une tâche qui exige un profond renouvellement des habitudes de pensée. Dès l’enfance, les hommes apprennent à reconnaître leur corps et à dire « je ». Au lieu d’anéantir parfaitement ce « je », cet haïssable « moi » auquel Pascal fit un juste sort, le Védanta propose à l’aspirant de le déplacer, c’est-à-dire d’ignorer son moi inférieur, charnel et mental, pour s’identifier au Soi parfait, immuable, éternel et sans limites. Comment s’y prendre ? Nous recommandons au lecteur les écrits de Sri Ramana Maharshi se rapportant à l' »atma-vichara », discipline spirituelle ayant pour objet, en un mot, de s’interroger sur la source du sentiment « je » dès que celui-ci apparaît pour se fixer sur un élément quelconque. Saint Augustin décrivit en détail une pratique fort similaire :

Je cherchai donc d’où me venait cette admiration éclairée de la beauté des corps célestes ou terrestres, et quelle règle m’offrait son appui lorsque jugeant, selon la vérité, des objets muables, je disais : Cela doit être, cela ne doit pas être ainsi ; et je découvris, au-dessus de mon intelligence muable, l’éternité immuable de la vérité.
Et je montai par degrés, du corps à l’âme qui sent par le corps, et de là à cette faculté intérieure à qui le sens corporel annonce la présence des objets externes, limite où s’arrête l’instinct des animaux ; j’atteignis enfin cette puissance raisonnable, juge de tous les rapports des sens.
Et voilà que se reconnaissant en moi sujette au changement, cette puissance s’élève à la pure intelligence, emmène sa pensée loin de l’habitude et des troublantes distractions de la fantaisie, pour découvrir quelle est la lumière qui l’inonde quand elle déclare hautement l’immuable préférable au muable. Et cet immuable, d’où le connaît-elle ? Car si elle n’en avait quelque connaissance, elle ne le préférerait point au muable. Enfin, elle jette sur l’Etre même un tremblant coup d’œil. (Confessions, livre VII, chapitre XVII)

Par la vertu de cette ascension, l’âme vient à se connaître elle-même. Se sachant parfaite en soi, elle en tire le plus souverain mépris pour tous les caprices de sa volonté, qu’elle subjugue en un instant. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Krishna, en flétrissant la présomption de ceux qui se croient les auteurs de leurs actes (où, plus précisément, des actes du corps avec lequel ils s’identifient fallacieusement) ne propage nulle doctrine déterministe abolissant tout libre-arbitre. En vérité, Krishna énonce le plus élémentaire des truismes : l’homme est déterminé en tant qu’il associe sa pensée et ses désirs à la nature matérielle que façonne le jeu des trois forces ; il est libre dans la mesure où il progresse dans la sphère incréée et lumineuse de son âme. L’esprit, se suffisant à soi en tant qu’acte pur, n’étant alors assujetti à aucune détermination sublunaire, est nécessairement libre (ubi vult spirat (Jn 3:8) ; le Seigneur c’est l’Esprit ; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté (2 Cor. 3:17)). Cette intraitable vérité justifie que l’on donne créance à l’augustinisme contre le pélagisme, ainsi qu’aux hommes de Port-Royal contre leurs déloyaux adversaires molinistes ; et le fondement de cette vérité n’est pas tant la déchéance où la Chute eût plongé l’homme coupable de rébellion, que l’évidence selon laquelle le fini ne saurait lier l’infini, ni le temporaire décréter pour l’éternel. Voici les paroles du Dante contemplant les âmes saintes : tous ceux-là étant des esprits dégagés du corps avant qu’ils fussent capables d’une vraie élection (Paradis, XXXII, 44-45). L’Avatar réfute moins le libre-arbitre que le rationalisme, cette morne pensée du sujet libre et autonome, émancipé de sa tutelle (il serait plus exact de dire : asservi à sa vanité), suivant la parole du promeneur de Koenigsberg.

L’homme, même le plus coupable, s’il vient à m’adorer et à tourner vers moi seul tout son culte, doit être cru bon ; car il a pris le bon parti :
Bientôt il devient juste et marche vers l’éternel repos. Fils de Kuntî, confesse-le, celui qui m’adore ne périt pas. (IX, 30-31)

Ces paroles, dont il serait naïf de dire qu’elles lavent tout criminel de ses offenses, ne peuvent heurter que les ignorants de la réalité suprême. Krishna n’exige ni tortueux examen de conscience, ni implacable pénitence ; il demande seulement que le pécheur cesse de se flatter d’être l’auteur de ses actes. Toute résipiscence, toute contrition, si véritablement qu’on la ressente en son cœur, ne peut jamais que purifier l’âme, l’incliner vers la bonté et le pardon ; Krishna n’invite pas l’homme coupable à regretter vainement une action que sa nature l’a inexorablement porté à commettre – et en cela, Nietzsche eut bien raison de déplorer cette affreuse torture de soi, cette superbe monstruosité du repentir que devint la religion en Occident – mais à s’éteindre lui-même, à disparaître comme essence distincte pour se fondre en Dieu. La nature laissant rarement les crimes impunis, vengera de son chef les injures subies ; mais dans l’éternelle surnature, il n’y aura ni châtiment ni récompense, car rien n’existe et rien n’évolue. Au reste, les intrigants jésuites eux-mêmes n’ignoraient rien de la vraie doctrine de la grâce, et ne controuvaient leurs mensonges que dans le seul but de ne pas soumettre la plus sotte plèbe aux appâts du crime, comme l’attestent les Exercices spirituels de saint Ignace : Nous ne devons parler ni beaucoup ni souvent de la prédestination; mais si on en dit parfois quelque chose, que l’on évite de donner au peuple l’occasion de tomber dans quelque erreur et de lui faire dire ce que l’on entend quelquefois : Si je dois être damné ou sauvé, c’est une affaire déjà décidée ; mes actions bonnes ou mauvaises ne feront pas qu’il en arrive autrement. Il est amusant de songer qu’une quinzaine de siècles plus tôt, non moins alarmé par les conséquences néfastes que pourrait engendrer la doctrine de la prescience divine, le très-stoïcien Cicéron s’est pourtant échiné à rejoindre l’opinion d’Epicure, lequel ne faisait cas que de la libre volonté humaine. Il serait parfois bon que l’on cessât de mêler ses préventions sociales à ses pensées théoriques, ou que par l’effet d’une méritoire prudence, on réservât celle-ci à une pléiade d’initiés, comme y invite Sri Krishna.
Arjuna doit donc combattre.
-Pourquoi ?
-Parce que telle est la volonté de Krishna.
-Et comment la connaitre si Krishna ne nous fait point la grâce de descendre nous la communiquer ?
-Pratique le détachement et cette question cessera de te troubler.

Le sage aussi tend à ce qui est conforme à sa nature ; les animaux suivent la leur. À quoi bon lutter contre cette loi ? (III, 33).
Quand ta pensée aura franchi les régions obscures de l’erreur, alors tu parviendras au dédain des controverses passées et futures (II, 52).

Publicités

About cesarlhermite

« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :