L’Arcane de Krishna (Livre I, Chapitre 1)

LIVRE I : LA REVELATION DE KURUKSHETRA

Ne répète mes paroles ni à l’homme sans continence, ni à l’homme sans religion, ni à qui ne veut pas entendre, ni à qui me renie (XVIII, 67)

1/ « Combats donc, ô Bhârata »

Notre propos ne sera pas ici de commenter de façon systématique les vers de la Bhagavad Gita, prérogative que nous déléguerons volontiers aux grands maîtres du Vedanta. Nous voudrons seulement en désigner les côtés les plus saillants dans une perspective de régénérescence occidentale.

Au commencement est contée une scène pitoyable entre toutes, celle de l’immense abattement du guerrier Arjuna :

« Ô Krishna, quand je vois ces parents désireux de combattre et rangés en bataille,
Mes membres s’affaissent et mon visage se flétrit ; mon corps tremble et mes cheveux se dressent » (I, 28-29)

Arjuna, un Pandava, se trouvait face aux membres de sa propre famille. Telle est donc la cause de son désarroi :

Quand nous aurons tué les fils de Dhritarâshtra, quelle joie en aurons-nous, ô guerrier ? Mais une faute s’attachera à nous si nous les tuons, tout criminels qu’ils sont. Il n’est donc pas digne de nous de tuer les fils de Dhritarâshtra, nos parents : car en faisant périr notre famille, comment serions-nous joyeux, ô Mâdhava ? (I, 36-37)

Ce n’est point par lâcheté devant sa mission, ni par l’effet d’une indigne frayeur, qu’Arjuna se refuse au combat ; bien au rebours, en tant que noble Ksatriya, il sait que préserver les siens est le premier de tous ses devoirs. Arjuna, tout près d’agir, réfléchit seulement aux fins de son action ; son trouble naît donc d’un soulèvement intérieur, d’un choix terrible et omineux dont le dénouement se préfigure dans de sombrees nuées. Krishna s’empresse alors de dissiper ses craintes :

« D’où te vient, dans la bataille, ce trouble indigne des Aryas, qui ferme le ciel et procure la honte, Arjuna ?
Ne te laisse pas amollir ; cela ne te sied pas ; chasse une honteuse faiblesse de cœur, et lève-toi, destructeur des ennemis. » (II, 2-3).

Krishna indique bientôt au guerrier la raison de la futilité des pleurs qui l’agitent ; c’est que les morts n’ont pas à être plaints. Ceci ne saurait être pris comme une excitation à la haine et aux plus rancuneuses émotions ; il y a loin. Le non-dualisme postule justement que, l’âme individuelle n’ayant pas en elle-même son principe d’existence, mais ne devant celui-ci qu’à sa participation en Dieu, tous les êtres vivent au sein de la même réalité dont les infinies démultiplications sont autant de mirages. C’est le fondement de l’amour du prochain pour l’amour de Dieu, c’est-à-dire pour l’amour de Soi. Arjuna n’est pas ontologiquement différent de ses adversaires ; au point de vue sacré, il ne peut les outrager.

L’Âme éternelle ne naît, elle ne meurt jamais ; elle n’est pas née jadis, elle ne doit pas renaître ; sans naissance, sans fin, éternelle, antique, elle n’est pas née quand on tue le corps.
Comment celui qui la sait impérissable, éternelle, sans naissance et sans fin, pourrait-il tuer quelqu’un ou le faire tuer ? (II, 20-21)

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme (Mt. 10:28)

Il ne faut pas craindre de tuer car la mort elle-même est une illusion ; dans les sublimes paroles de la messe des défunts, n’est-il point dit : vita mutatur, non tollitur ? Tout homme raisonnable comprend sans peine que l’extinction de la conscience individuelle ne peut signifier le terme de son existence ; s’il en fût ainsi, notre vie cesserait toutes les fois que nous nous laissons gagner par un sommeil profond. Mais dans son fol orgueil, le monde s’est enfoncé dans la sordide croyance qu’aucune modalité d’être ne survivrait à la déchéance d’une forme si éphémère et fragile que la sienne, que le menu « je » auquel il suspend tous ses désirs renferme l’ensemble de sa réalité.

Leurs pensées sont errantes : ils croient que tout finit avec la mort (XVI, 11)

Les sages de toute époque, en revanche, par la voie de l’analogie, pierre angulaire des doctrines internes et clé du sceau de Salomon, n’ignoraient point que la vie suivait la mort non moins régulièrement que le printemps relève l’hiver. Ainsi, l’homme a en son pouvoir de créer et de détruire ses semblables – c’est-à-dire leur forme passagère – mais c’est en vain qu’il voudrait attenter à leur être même, celui-ci étant immatériel, immuable, non-conditionné. Au seuil de l’Absolu, rien n’a d’importance, pour l’unique raison que rien n’existe autrement que comme la réflexion incréée de ce principe originel. L’incessant flot d’aventures qui forme la trame de ce que nous sommes convenu d’appeler la « vie » – le fracas des armes, les sanglots des cœurs poétiques, les marches triomphales des empires qu’accable bientôt la plus épouvantable ruine, les succès et les échecs qui tour à tour mobilisent l’orgueil et le dépit – capte l’entière conscience humaine, consume en son foyer une ardente flamme de convoitises, de craintes et d’espoirs. Et pourtant, ce gigantesque drame n’est pas autre chose qu’une représentation parfaitement subjective et mouvante au sein de l’immuable entéléchie (dans les termes d’Épictète : Souviens-toi que tu es l’acteur d’un rôle, tel qu’il plaît à l’auteur de te le donner). Tout ce qui préoccupe d’ordinaire l’âme s’envole vite, hâtivement englouti par les espaces infinis qui effrayaient Pascal et invariablement recouvert par le temps. D’où le conseil de l’auteur du Nuage d’inconnaissance, de ne jamais entretenir le moindre pensée qui se rapporte à un objet, non seulement matériel ou terrestre, mais même divin ou sacré, au bénéfice de « l’élan d’amour » et de « l’aveugle considération de l’Être pur de Dieu, uniquement Lui-même » ; il n’est aucune pensée, si surnaturellement belle, si véritablement sainte qu’elle soit, que le praticien de l’oeuvre ne doive repousser telle qu’un appât du démon, de toutes les forces de sa volonté, afin d' »oublier tout le reste ». Plus radicalement s’il est possible, Jean de la Croix professa qu' »aucune chose délectable et suave en laquelle la volonté puisse se réjouir et se délecter n’est Dieu ». Voilà pourquoi Arjuna – dont Krishna n’entreprend point seulement de ranimer le courage, mais à qui il confère l’initiation véritable – doit demeurer intrépide.

L’Âme habite, inattaquable, dans tous les corps vivants, Bhârata ; tu ne peux cependant pleurer sur tous ces êtres.
Considère aussi ton devoir et ne tremble pas : car rien de meilleur n’arrive au Xatriya qu’une juste guerre ; (II, 30-31).

Irrémédiablement assuré du côté immortel de l’Âme, le guerrier, impavide, sauf de toute angoisse, accomplira sans défaillir la tâche ordonnée. L’intrépidité face à la mort est une marque sûre de l’honneur aristocratique. Si considérable qu’elle paraisse aux âmes chétives, ce n’est rien que la suite évidente de ce que Sénèque appelait la « loi unique » : « nous sommes périssables et tout ce qui nous est donné en partage est périssable« .

Tué, tu gagneras le ciel ; vainqueur, tu posséderas la terre. Lève-toi donc, fils de Kuntî, pour combattre bien résolu.
Tiens pour égaux, plaisir et peine, gain et perte, victoire et défaite, et sois tout entier à la bataille : ainsi tu éviteras le péché. (II, 37-38).
Celui qui n’a pas l’orgueil de soi-même, et dont la raison n’est point obscurcie, tout en tuant ces guerriers, n’est pas pour cela un meurtrier et n’est pas lié par le péché.(XVIII, 17)
Par les choses temporelles, le juste ne se laisse ni griser quand elles lui sont favorables, ni briser quand elles lui sont contraires (Saint Augustin, Cité de Dieu, I, VIII).

Nietzsche disait : pour le penseur, le succès et l’échec sont en premier lieu des réponses. Saurons-nous extraire l’essence de cet enseignement fondamental, tracassés que nous sommes par le romantisme d’un Cyrano (Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile), habile parure de la faiblesse dont Arjuna eut la franchise de ne rien dissimuler ? Que de fois on laisse le pressentiment de l’avenir – funeste ou glorieux – paralyser l’action, la réduire à un pénible moyen dont l’on voudrait s’exempter. Krishna nous engage à être « tout entier à la bataille« . Tout devoir est d’autant mieux accompli qu’il se fait sans efforts, porté sur les vents de la nature à laquelle le désir ne résiste pas, voire d’une surnature où la volonté s’est librement abandonnée, oublieuse d’elle-même et pour cela revêtue d’une force inouïe. Et si cette force venait à manquer et que le guerrier dût en périr – n’aurait-il pas le ciel à gagner ? Les sceptiques riront ; en retour, nous rirons des sceptiques et rêverons de ce qui attend le combattant outre-monde ; les fabuleuses délices du Valhöll et de ses exquises valkyries, ou encore, si la condition paradisiaque se révèle trop commune, l’absolue libération de toute forme.

Ainsi donc, lève-toi, cherche la gloire ; triomphe des ennemis et acquiers un vaste empire. J’ai déjà assuré leur perte : sois-en seulement l’instrument (XI, 33).
Craindre toujours la mort, c’est ne jamais faire acte d’homme vivant : mais celui qui sait, qu’au moment même où il fut conçu, son arrêt fut porté, saura vivre selon la loi de la nature, et trouvera ainsi la même force d’âme à opposer aux événements dont aucun pour lui ne sera jamais imprévu (Sénèque, Sur la tranquillité de l’âme, XI).

Dans son très-spirituel ouvrage intitulé The Perennial Philosophy – admirable synthèse de la plus haute mystique -, Aldous Huxley relève une singularité de la Bhagavad Gita : alors que tous les grands sages théocentriques prônent la non-violence et invitent à la paix, Krishna replace l’épée dans les mains frémissantes d’Arjuna. Comme s’il s’échinait à vaincre son embarras, Huxley a prévenu cette objection en notant que Krishna s’adressait, précisément, à un guerrier, et non à un prêtre. Et l’on sait, grâce à Barbey d’Aurevilly et à son mystérieux abbé de la Croix-Jugan, qu’un tel interdit de la condition militaire pesant sur les castes sacerdotales n’était pas propre à l’Inde védique ! Ainsi, le devoir imposait la violence à Arjuna, comme il eût imposé l’abandon des armes à l’homme d’un autre état. Tout cela paraît bien accidentel, à la vérité. Mais ne croyons pas que ce choix d’Arjuna comme interlocuteur privilégié de Krishna serait indifférent. Krishna élut Arjuna parce que les membres de sa race, les guerriers d’Inde ou d’ailleurs, de jadis ou d’aujourd’hui – guerriers par état ou par vocation, de manière réelle ou symbolique – dont la commune nature est mue par le principe d’activité et de création, rajas – sont destinés à écouter sa leçon, à l’appliquer pour eux-mêmes et à la transporter dans l’ordre social par eux régi. Et avant que de combattre son ennemi terrestre, le bon guerrier doit terrasser ce monstre moral et philosophique, cet abominable reptile : le moi.

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« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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