Agir et renoncer

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Ceux qui ont vu Dieu (de tatillons païens diront : « le Divin », mais pourquoi remplacer un mot par le même ?) nous disent qu’il n’est qu’amour, un amour infini, inassimilable à notre pauvre raison, l’amour qui fit que Dante, le plus éloquent poète de notre civilisation, ait renoncé à conter son émerveillement dans le langage des hommes (« O summa luce che tanto ti levi da’ concetti mortali »), un amour éternel et sans mesure avec nos affections terrestres, qui en sont presque une dénaturation. Ici-bas, tout ce que nous aimons conforte notre égo, notre salauderie individuelle. On n’aime les autres que pour arriver à s’aimer soi-même. Mais que cet amour égoïste se porte enfin sur chaque objet de connaissance sensible indistinctement, et le voilà épuré de ses vices, élevé à la noblesse de sa vraie nature, rendu impérissable et absolu.

L’ai-je vu, moi, qui ai deux jambes et deux bras ? Non, car une foule d’occupations matérielles (et j’emploie le terme dans un sens moins cartésien qu’aristotélicien) font de moi un aveugle. Je sais quelle est l’illusion première, la pernicieuse identification de mon être avec l’âme individuelle, mais le glaive de mon entendement, de ma capacité de discrimination, de ma dévotion permanente, effusée, inlassable, n’est pas encore affûté. Je l’attends, le Vulcain héroïque qui finira ma torpeur, torgnolera mes réticences, saisira le glaive, le plongera dans sa forge ardente et l’en sortira rouge et tranchant comme le feu du ciel. Si je ne dois rien désirer, alors pourquoi les dieux ne veulent-ils pas pour moi ? M’abandonner au ciel, comprendre que je ne suis pas l’auteur de mes actes, que ceux-ci ne sont que l’œuvre de la nature et de ses gunas, que je suis, enfin, et que cela me suffit, et que tout autre désir serait pire qu’une impiété : une absurdité. C’est là ma direction spirituelle, alors marchons, sans fléchir ni flancher.

Ceux qui ont lu le Bhagavad-Gita ont dû rencontrer le paradoxe dont je veux maintenant parler : Krishna commande à Arjuna, accablé de peur, de se battre contre ses ennemis, mais il lui enjoint de ne haïr personne, car s’Il n’est pas en tous, tous sont en Lui. Arjuna doit simplement s’en remettre à Krishna, confiant en son pouvoir et en sa justice. Quelle fermeté d’âme, quel courage inébranlable un tel sacrifice doit-il demander ! C’est bonnement admirable. Mais comment le doux, le docile Arjuna fit-il pour ne pas chanceler, afin que son épée enfonçât bien les côtes de son adversaire dont elle enleva le cœur ? Comment abattre un ennemi tout en quittant et la haine, et la farouche détermination à vaincre, dont on n’a jamais douté qu’elles fussent de tout temps les meilleures compagnes du guerrier ? Peut-on vraiment livrer bataille en aimant son adversaire, et sans espérer de victoire autre que celle que Krishna voudra bien accorder, sans forcément connaître ses motifs, ses dilections ni sa logique ? Pourquoi même s’engager dans la moindre lutte quand on sait que le Principe Suprême n’est pas du tout affecté par les aléas de l’existence sublunaire, et que tout ce qui vit, sans exception, doit être regardé comme le déploiement miraculeux de son ineffable conscience ? Car c’est indéniable : Purusha, l’Absolu, le Non-Etre métaphysique, se moque éperdument qu’il y ait des Noirs dans le RER, des Juifs sur France 2 (et même sur France 3), la bande à Mickey à la tête du gouvernement, de vieux Français dans les cimetières, de jeunes Français dans les sacs poubelles de cliniques à avortement ou encore, à l’avenir, dans l’estomac pourrissant de prostituées attendant qu’un joyeux couple uraniste vienne cueillir le bout d’chou au sortir de leur vagin.

Hé, Arjuna ! Si, à ton image, Krishna m’a formé pour le combat, je combattrai, et me ferai aussi infaillible que toi. Et loin de me consumer de haine, je bénirai tout l’univers et répandrai le sang comme une offrande perpétuelle à Sa Majesté. Investis-toi en moi, Seigneur Krishna, dirige mes pas, mes flèches et ma lance, et laisse-moi planter le regard dans ton sanctuaire immuable et parfait. Je te fais confiance. Mais puis-je avoir, comme ton fidèle Arjuna, le plaisir d’une conversation avec toi ?

Bonne année 2013 à mes rares et discrets lecteurs. Ce n’est pas un reproche, m’étant fait moi aussi rare et discret.

Ô triste, triste était mon âme
À cause, à cause d’une femme.

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About cesarlhermite

« Alors je me suis fait marquis du marquisat de moi-même et j’ai bâti mon cœur comme une tour ». Léon Bloy.

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