Beyond Enlightenment: Occultism and Politics in Modern France

Les rapports entre ésotérisme et politique me fascinent depuis plusieurs années ; aussi ce thème forme-t-il l’essence de mon essai l’Arcane de Krishna. Ces derniers mois, je me suis attaché plus particulièrement à l’approfondissement de la tradition martiniste, aussi riche que méconnue. En feuilletant le Dictionnaire du Martinisme de Richard Raczynski, j’appris qu’un essai historique fut consacré à cette question passionnante entre toutes : existe-t-il une politique du martinisme ? Il fallait que je me procurasse cet ouvrage.

Quelques semaines plus tard – je ne m’explique pas très bien ce long délai de livraison – le livre trônait sur ma table. Quoique l’exemplaire reçu fût impeccablement neuf, il y a plus de dix ans que parut Beyond Enlightenment: Occultism and Politics in Modern France (Northern Illinois University Press). Cet ouvrage ne mérite donc pas notre attention en ce qu’il révélerait quoi que ce fût d’inédit, mais parce qu’il demeure à ce jour – à ma connaissance – l’unique synthèse portant sur ce vaste sujet. Beyond Enlightenment, qui fut donc publié en 2005, est l’oeuvre de David Allen Harvey, professeur d’histoire au New College of Florida. Je dévorai ce livre en moins d’une semaine, ce qui, vu ma lenteur coutumière, est tout à fait inouï. Et je sais déjà que je le lirai moult autres fois.

Avant d’entrer plus avant dans les détails et d’exposer la structure de l’ouvrage, déclarons d’emblée qu’il s’agit d’un essai parfaitement brillant, alliant rigueur académique et talent narratif, qui manie aussi bien la loupe du portrait intime que le pinceau du peintre esquissant la fresque d’une époque – fresque qu’il faudrait peut-être nommer triptyque. Certes, je ne louerai pas Harvey d’avoir rendu intéressant un sujet qui m’eût originairement indifféré : j’étais capté par cette étude avant d’en avoir lu la première ligne. Cela tient d’abord à la raison suivante : la grande majorité des auteurs abordés dans cette monographie (Saint-Martin, Lévi, Papus, Saint-Yves d’Alveydre) sont par moi tenus au rang de maîtres spirituels, ou à tout le moins suscitent mon inlassable curiosité. Mais enfin, s’il en est qui peuvent changer l’or en plomb, il en est aussi qui font du plomb avec de l’or : avec un sujet aussi élevé, riche et dense, Harvey aurait pu produire un mauvais livre, et ce n’est pas le cas ; aussi mon intérêt initial aurait pu aisément se transformer en furie de persécution s’il eût déçu mes attentes !

L’approche de Harvey est résolument extérieure et objective : ce n’est pas un occultiste qui parle, mais un historien détaché dont les centres d’intérêt, au reste, ne se cantonnent pas à l’ésotérisme. Il reproche précisément à Antoine Faivre de ne pas respecter la même distance critique, lorsqu’il se prend à distinguer « vrai » et « faux » ésotérisme. Pour nous, qui nous voulons à l’inverse intimes de la philosophie occulte et du martinisme, la valeur de cette démarche réside dans son ignorance des querelles internes qui rongent le monde de l’ésotérisme, querelles dont Harvey rend justement compte s’agissant de celles qui éclatèrent au XIXe siècle et dont le dernier ouvrage de Jean-Marc Vivenza, flétrissant le mépris qu’affectait Guénon pour le martinisme, n’en est qu’un nouvel avatar ; paradoxalement, c’est l’empereur Julien qui, en vertu de son paganisme et donc de son éloignement vis-à-vis du christianisme, rendit aux catholiques la liberté dont les privèrent leurs frères ariens. Il ne faudrait cependant pas en conclure que la méthodologie adoptée par Harvey ne pose aucune difficulté ; nous évoquerons celles-ci en leur temps.

Beyond Enlightenment obéit à une construction progressive de sept (chiffre occulte s’il en est) chapitres thématiques. Progressive, avons-nous dit, car, de façon singulièrement initiatique (Harvey serait-il l’adepte malgré lui ?), l’auteur n’effleure le voile du saint des saints qu’avec prudence, et la description minutieuse de l’idéal social et politique des martinistes n’advient qu’à l’ultime chapitre. Clou de l’exposition, bouquet final, hosannah in excelsis !

Comme le dirait tout bon professeur de collège qui se respecte (à supposer que l’on puisse se respecter et enseigner en collège), il faut toujours « définir les termes du sujet ». Harvey adopte une conception large du martinisme, incluant à la fois les « fondateurs » (Martinès de Pasqually, Saint-Martin, Willermoz), les « néo-martinistes » de la « fin de siècle » (Papus, Guaita, Péladan, Saint-Yves d’Alveydre), et les « quasi-martinistes » (Court de Gébelin, Fabre d’Olivet, Hoenë Wronski, Eliphas Lévi, Schuré). Une définition si accueillante pourrait passer pour de la facilité, mais ce serait injuste. Harvey s’attache avec raison à déceler les topos communs à ces divers penseurs sans faire trop de cas de leur rattachement, figuratif ou administratif, à telle école précise. Probablement parce qu’il s’est réclamé de l’Eglise et qu’il a expressément rejeté l’appartenance martiniste, Joseph de Maistre n’est pas associé à cette noble compagnie ; choix judicieux, qui s’imposait peut-être, mais que nous ne pouvons pas nous empêcher de regretter, connaissant et la lecture attentive et sympathique que le comte avait faite des écrits de Saint-Martin (que rappelle brièvement Harvey, pour la comparer à la sottise hargneuse d’un Barruel), et la dette ultérieure qu’Eliphas Lévi se reconnaîtra à son égard, de sorte que Maistre, occultiste et martiniste plus qu’il ne l’aurait sans doute consciemment accepté, ne verra pas ses écrits examinés dans le cadre de cette étude – Dieu sait pourtant comment ils eussent été pertinents, tant Maistre fut tourmenté par le problème de l’autorité en pays athée. Au point de vue temporel, Harvey ne dépasse pas la Grande Guerre, où s’éteignirent, dans cette nuit profonde de la France, presque toutes les étoiles du martinisme.

Harvey commence son étude par un exposé de la métaphysique du martinisme. Tout en s’exprimant suivant un point de vue historique et neutre, l’auteur comprend admirablement ce qui fait le coeur de cette pensée : l’homme n’est pas un homme, c’est-à-dire un animal ayant développé des facultés au-dessus de la simple sensibilité, mais un être spirituel déchu qui a oublié son origine divine, qu’il est en son pouvoir de retrouver par une ascèse particulière afin d’obtenir sa réintégration dans l’Absolu. Harvey reprend également la définition proposée par Faivre, selon laquelle le martinisme serait « le mouvement réunissant l’héritage du mysticisme analogique et hermétique de l’Occident ». La singularité du martinisme est en effet d’être la seule tradition initiatique qui soit française dans ses origines et dans son développement, idée qui informera une grande partie des analyses de Harvey. Peu à peu, l’auteur progresse, suivant une espèce d’inexorable descente dans la matière, de la métaphysique du martinisme à sa métahistoire, de sa métahistoire à ses traditions, de ses traditions à son prophétisme, et de son prophétisme à sa pensée politique.

L’idée cardinale que présente Harvey est la suivante : les martinistes sont à la fois les héritiers et les adversaires des philosophes des Lumières. Héritiers, ils le sont par leur recherche de lois inexorables de l’Histoire et de la nature (aussi peuvent-ils souvent dire que le « surnaturel » n’est autre chose qu’une loi naturelle jusqu’ici inconnue), et par leur volonté de concilier les ressources de la foi avec les découvertes de la science, qu’ils se gardent de rejeter au nom d’un dogme impuissant à satisfaire les appétits de leur intelligence. Adversaires, parce que le matérialisme et l’athéisme lui sont invariablement odieux. C’est dans ce mince intervalle que se déploiera la sensibilité politique et sociale des martinistes : loin de vouloir retrouver un Ancien Régime jugé corrompu et voué à la colère divine, ils ne s’accommodent pas davantage d’une démocratie de masse que ne gouverne nul principe sacré. Mais quelle que soit leur pensée politique précise, celle-ci est toujours subordonnée à la doctrine métaphysique et occulte, et n’occupe, dans l’oeuvre de ces auteurs (hormis peut-être celles de Fabre d’Olivet et de Saint-Yves d’Alveydre), qu’une place assez modeste. Si leurs écrits de nature politique se rejoignent si souvent, c’est précisément parce qu’ils découlent de la même conception générale de Dieu, de l’homme et de la nature.

Harvey relate les « métahistoires » composées par Court de Gébelin, Delisle de Sales (qui, sans être un occultiste, a tout de même participé à ce mouvement d’interrogation historique), et Fabre d’Olivet. Par ce terme, dont il adopte une nouvelle définition, l’auteur entend se mêler d’une histoire écrite dans le but de rendre compte des origines les plus lointaines de l’humanité et de livrer un message de nature morale et philosophique. Ces auteurs recherchaient l’existence d’un peuple primitif à l’infinie sagesse. La partie la plus intéressante de ce chapitre se rapporte à Fabre d’Olivet, qui, profitant des plus récentes découvertes en matière d’indologie, compose une étonnante histoire : le peuple celtique, plongé dans la barbarie et l’ignorance, était dirigé par une cruelle prêtresse nommée Völuspa, laquelle exigeait de sanglants sacrifices. Un druide illuminé, Ram ou Rama, s’échappa vers l’Asie avec une poignée de disciples, et, conquérant l’Inde, fonda un empire universel se réglant sur les lois de la Providence (les deux autres puissances susceptibles de régner, et qui lui sont inférieures, étant la Destinée et la Volonté). Puis, le philosophe-roi Ram abandonna le pouvoir politique pour devenir souverain pontife d’une nouvelle religion unifiant l’empire. Lui et le roi gouvernaient leurs sphères respectives séparément, mais en se soutenant l’un l’autre dans une ferme unité, cette dualité pontifico-impériale n’étant guère éloignée de celle qui prévalut au Moyen-Âge européen. Est enfin évoqué Saint-Yves d’Aleydre, qui, tout en reprenant l’histoire de Fabre d’Olivet, n’adhère pas au modèle pontifico-impérial, préférant l’organisation de trois conseils (l’Enseignement, la Justice, l’Economie) inspirés de la tradition française des Etats-Généraux (de manière plutôt amusante, Saint-Yves, ignorant la tripartition indo-européenne, voit dans cette tradition un trait typiquement et exclusivement français).

L’auteur s’intéresse ensuite aux « traditions inventées », suivant la terminologie de l’historien marxiste Eric Hobsbawn. Cette conception, excessivement historiciste, selon laquelle la tradition à laquelle se rattache un courant de pensée serait nécessairement une « invention » toute récente (bien qu’invention signifie seulement découverte, et que l’on peut découvrir des vérités éternelles), ne peut pas satisfaire une personne se revendiquant de la tradition hermétique. Cette réticence, qui nous est certes propre, se double d’un problème méthodologique auquel Harvey lui-même devrait être sensible : celui-ci ne relevait-il pas que les occultistes se préoccupaient bien moins de l’établissement de faits matériels et mesurables, que de l’exposition de grandes vérités d’un ordre supérieur ? Ainsi, en notant les méprises et confusions pouvant exister dans les écrits martinistes dans ce domaine factuel, Harvey agit comme l’homme sourcilleux qui reprocherait à un grand champion d’échecs d’avoir fait tailler ses pièces dans un bois de qualité douteuse. Mais son propos demeure trop captivant pour être ignoré. La première de ces « traditions » est celle du Tarot. Harvey raconte comment ce jeu de cartes, provenant sans doute de l’Italie du XVe siècle, frappa de curiosité Antoine Court de Gébelin lorsqu’il le vit dans un salon (plus précisément l’atout XXI, ou le Monde, figurant notamment les quatre animaux évangéliques), et dont il se mit aussitôt, comme si une langue de feu l’eût habité, à proclamer les immémoriales origines égyptiennes. Alliette, ou Etteilla, refondera son entreprise de divination sur le symbolisme du Tarot, par lui baptisé « livre de Thot ». Mais la théorie du Tarot ne sera vraiment constituée qu’avec Eliphas Lévi, qui identifiera les vingt-deux arcanes majeurs du Tarot aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu (identité que Harvey évacue d’un trait de plume en la disant le fruit d’une « coïncidence »), faisant de ce jeu de cartes un livre kabbalistique remontant à la plus haute antiquité. Papus raffinera ce système dans son ouvrage Le Tarot des Bohémiens. Le mépris avec lequel Harvey traite cette légende du Tarot nous est désagréable. Faut-il également voir une coïncidence dans le fait que le livre de l’Apocalypse de Jean contient lui aussi vingt-deux chapitres, qu’il représente les quatre animaux, lesquels apparaissaient déjà dans la vision du chariot d’Ezechiel – le mot Taro étant l’épigramme de Rota, roue de ce chariot, et de Tora, la loi ? Peut-être, mais alors, il faudrait s’incliner devant un tel génie créateur ! Quand le sceptique croit avoir bouché un trou, c’est un prodigieux geyser qui l’innonde ensuite.

Autre problème évoqué : si le martiniste est un initié, à quelle initiation se rattache-t-il ? La filiation templière, certes glorieuse, est problématique pour qui ne tient pas à passer pour un fauteur d’anarchie, et c’est pourquoi elle fut finalement écartée par le convent de Wilhelmbsbad de 1782. Cela dit, de nombreux occultistes (Lévi, Guaita) accréditèrent la légende d’une Révolution française fomentée par les vengeurs, peut-être indignes, de Jacques de Molay (d’où viendrait le nom de Jacobins !), ainsi que l’existence d’une sourde lutte entre confréries rivales. Enfin, les martinistes ambitionnèrent de se placer sous le patronage d’une chaîne ininterrompue de « grands initiés », comme l’eût dit Schuré (il faudrait plutôt, selon nous, parler de « grands initiateurs » ; au reste, Papus lui-même dira que le Christ ne doit pas être vu comme un homme évolué, mais comme un Dieu involué), et parmi lesquels figurent les augustes noms de Krishna, Orphée, Moïse, Platon, Pythagore ou Jésus.

Au chapitre suivant, Harvey examine comment les martinistes se définissent par rapport aux autres mouvements para-religieux contemporains. Bien qu’originellement proches de la Société Théosophique, les néo-martinistes rompirent avec ce qu’ils perçurent comme un dénigrement de la tradition initiatique occidentale, et alertèrent du danger qu’il y avait à déplacer le centre de gravité de l’initiation de Paris à Londres. Les martinistes se méfièrent également des opérations spirites, des médiums, des hypnotiseurs, des diseurs de bonne fortune, voyant dans ce conglomérat éclectique, populaire et féminisé – on retrouve une grande méfiance envers les femmes dans les écrits de Saint-Martin ainsi que dans ceux de Lévi, qui fut pourtant l’un des premiers féministes de son temps -, une menace pour l’intelligence disciplinée du philosophe hermétique. Idée importante : les martinistes sont des hommes d’esprit et de réflexion, attachés à leur patrie, regardant l’occulte comme un art exigeant et réfractaire aux élucubrations d’apprentis-sorciers en quête de chalands à mystifier. Le passionnant récit de la brouille opposant l’abbé Boullan, captateur d’héritage goétique de l’hérésiarque Vintras, aux rosicruciens parisiens qui s’érigèrent en juges de l’occulte, Guaita en tête, et qui inspira tant Huysmans dans sa rédaction de Là-Bas, prouve que contrairement à ce que beaucoup croiraient par a priori, l’ésotérisme n’est pas l’allié du satanisme, mais son plus redoutable ennemi.

L’auteur étudie en outre les « prophéties politiques » de la fin de siècle, lesquelles germèrent surtout dans les milieux légitimistes espérant le retour d’un Bourbon, ces prophéties étant généralement modelées sur le type du récit eschatologique chrétien : une lutte entre les forces du bien et du mal voit le triomphe temporaire de l’Antéchrist jusqu’à la victoire finale du Christ revenant sur terre pour y établir le Royaume de Dieu. Y est narrée l’apocalypse conçue par Saint-Martin dans son ouvrage Le Crocodile, où, pour accomplir le rôle providentiel de la France dans la destruction du « moule du temps », une pléiade d’initiés, la Société des Indépendants, combat un formidable crocodile ayant pour mission d’exterminer la nation française en l’empoisonnant de philosophie matérialiste. Harvey évoque également le mythe de Louis XVII, et l’histoire touchante du paysan Thomas Martin (de manière surprenante, après avoir conté ses aventures, Harvey ravale finalement Naundorff au rang d’escroc). Outre le récit d’une prophétie erronée de Papus prédisant une guerre imminente avec l’Angleterre et le salut de la France par les armées du tsar, Harvey consacre de longues pages à Nostradamus, Henriette Couédon (mignonne jeune fille dont la poésie inspirée se borne à composer des rimes en « é ») et Mademoiselle Lenormand. Ne balançons pas à le dire : ces passages nous semblent être les plus ennuyeux de l’ouvrage, et parce qu’ils s’éloignent considérablement du sujet, et parce qu’ils présentent en eux-mêmes un intérêt très médiocre, que peine à rehausser le discours féministe de Nicole Edelman, laquelle voit dans la voyance et la prophétie un mode d’expression privilégié de femmes insuffisamment considérées. Quitte à traiter de cette thématique, on eût mieux fait de s’arrêter sur les apparitions mariales de cette période, particulièrement celle de La Salette à l’ineffable secret.

Harvey pose ensuite une question que d’aucuns jugeront tapageuse, mais qui s’avère très-légitime : le « fascisme français » (à supposer que, contrairement à la quasi-totalité de l’historiographie française contemporaine, on en reconnaisse l’existence) a-t-il des racines occultes ? Non, répond-il, bien que fascistes et martinistes eussent en commun le mépris de la démocratie parlementaire et du capitalisme, l’attrait pour une économie corporatiste (bien que les interrogations d’ordre économique soient largement absentes des écrits martinistes), un vibrant patriotisme, voire même un certain racisme (Harvey va même jusqu’à déceler un soupçon d’antisémitisme chez les martinistes, sans être convaincant). En revanche, l’auteur relève que l’antimilitarisme des martinistes les distingue franchement des fascistes, tout comme, de manière plus générale, leurs aspirations métaphysiques les éloignent d’un fascisme essentiellement humain et politique (on pourrait dire, dans la langue de Fabre d’Olivet, que les martinistes sont des hommes de la Providence, et les fascistes, des hommes du Destin). Harvey dissèque ensuite la pensée raciale des occultistes français. Contrairement aux ariosophistes allemands étudiés par Goodrick-Clarke (Harvey précise bien que l’ariosophie ne représentait qu’une petite fraction de l’occultisme germanique), les métahistoires martinistes n’ont pas façonné d’idéal de sociétés européennes antiques à la pureté raciale irréprochable ; Fabre d’Olivet, pourtant fasciné par l’Inde aryenne, peint les tribus celtiques comme des peuples barbares et ignorants. Ainsi, la pensée raciale de ces auteurs (il faut noter qu’aucun d’eux ne nie cependant l’existence desdites races) n’est pas hiérarchique, mais cyclique : chaque race domine le monde à une époque donnée. L’exception à ce système vient peut-être de Schuré, lequel reprend la métahistoire de Fabre d’Olivet en y injectant les considérations savantes du comte de Gobineau ; Schuré soutient au reste, à renfort de descriptions troublantes, que les initiés aux mystères égyptiens devaient vaincre la tentation de la femme noire qui leur était offerte ! D’autres martinistes sont plus ambigus : si Saint-Yves d’Alveydre condamne fermement le colonialisme et ses abus, il n’en redoute que davantage le contrecoup inévitable, savoir, l’invasion de l’Europe par l’Afrique et par l’Asie. Le péril jaune hantait tout autant les méditations de Papus, qui prôna une politique nataliste et espéra vivement voir la Russie défaire le Japon en 1905 (Papus avait d’ailleurs formulé une prédiction apocalyptique d’invasion de l’Europe par l’Asie, mais l’auteur n’en fait point mention) ; le « Balzac de l’occultisme » tint aussi des propos peu amènes sur la race noire, que les tribunaux d’aujourd’hui n’hésiteraient pas à réprimer ; mais il recherchait aussi l’amitié du sultan ottoman et n’éprouvait d’antipathie ni pour les musulmans, ni pour les juifs. En somme, Harvey répond de manière juste et équilibrée à cette question, en attribuant la paternité du fascisme français à des figures au discours plus évidemment politique, telles que Barrès et Maurras, sans ignorer les liens que pouvaient avoir ces deux personnages avec le martinisme.

En dernier lieu, l’auteur restitue la cité rêvée par les martinistes, en commençant par Saint-Martin lui-même. Louant le rôle providentiel joué par la Révolution, le Philosophe Inconnu déclare ne préférer, dans l’absolu, aucune forme de gouvernement, Dieu seul étant le souverain des êtres. Ainsi est résumé l’idéal théocratique qui sous-tend l’ensemble du courant martiniste ; la théocratie ne devant pas se concevoir comme le règne d’hommes invoquant Dieu pour justifier leur autorité pernicieuse, mais comme le règne de Dieu lui-même dans l’âme des hommes. Cette autorité spirituelle s’incarnerait, pour Fabre d’Olivet, au sein d’un pontife européen sous l’égide duquel serait bâti un culte universel. Quant à Eliphas Lévi, répudiant un suffrage universel que la sottise du peuple rend dangereux, c’est la chimère d’un gouvernement des sages jouissant de la prédilection de la Providence, qu’il a finalement caressée. Harvey décrit en plus grand détail le seul projet politique occultiste qui se donne comme tel : la synarchie trinitaire de Saint-Yves d’Alveydre. La synarchie européenne et arbitrale comme la synarchie nationale, expliquées dans ses fameuses Missions, sont résumées de manière fidèle. Sa Mission la plus fascinante sera pourtant celle qui paraîtra à titre posthume : la Mission de l’Inde, révélant l’existence d’une cité souterraine, l’Agarttha, toujours gouvernée par un pontife à la manière de l’illustre Ram, et qui exercera une influence puissante sur l’imaginaire de René Guénon et de bien d’autres personnes ; ouvrage que Saint-Yves voulut détruire par crainte de représailles des initiés de l’Agarttha. Ne se contentant pas de rapporter l’idéal politique des martinistes, Harvey décrit également les tentations qu’ils ont pu éprouver à leur époque. Séduits, dans le sillage de Wronski, par un Napoléon qui conciliait l’autorité monarchique avec la liberté politique en vue de la constitution d’un empire, de même qu’eux souhaitaient réunir la foi et la science dans une nouvelle synthèse religieuse, la plupart d’entre eux finirent par rejeter ce qui leur parut être un abus de la force. Même intérêt, de la part de Papus et de Saint-Yves d’Alveydre, pour le tsar russe, auquel Papus recommandait, afin de mieux suivre les voies de la Providence, de renoncer à la brutalité du despotisme. Ce dernier alla jusqu’à voyager à la cour du tsar en compagnie de son ami et guérisseur, Maître Philippe. En guise de conclusion, Harvey affirme que les martinistes furent des hommes pacifiques que leur idéalisme tenait trop éloignés des leviers du pouvoir et des combinaisons politiques, et qu’il est certaines de leurs idées qui devraient être méditées de nos jours.

Cette dernière partie, quoique satisfaisante, aurait selon nous mérité de plus amples développements relatifs à la pensée de Saint-Martin, et à sa curieuse bienveillance pour la Révolution ; il aurait ainsi été passionnant de contraster sa position avec celle de Joseph de Maistre, et de voir en quoi, à partir d’une pensée providentialiste très similaire tenant la Révolution française pour un châtiment divin, les deux hommes s’écartèrent pourtant dans la nature du jugement porté sur la Révolution, Saint-Martin ne pouvant se résigner à abominer l’oeuvre de Dieu quoique la violence révolutionnaire lui répugnât, Maistre ne supportant pas que les plus nobles principes de l’autorité traditionnelle fussent foulés aux pieds de bandits ivres de sang. Par ailleurs, une autre question, abordée incidemment, aurait pu être traitée de manière plus systématique : celle de la propension des martinistes à militer pour l’unité de l’Europe, voire, ce semble, pour une forme de théocratie universelle (mais l’unité de l’Europe et l’unité du monde n’étaient-elles pas synonymes à l’époque coloniale), unité européenne que rêveront d’ultérieurs écrivains mêlant étude de l’occulte et de la politique (Julius Evola, Francis P. Yockey). On sait que si Saint-Yves ne souhaitait pas abolir les nations, la paix et la solidarité européennes furent une mission essentielle du projet synarchique. Harvey eût sans doute enrichi notre réflexion en étudiant l’articulation de cette forme de transnationalisme avec ce qu’il nous a prouvé être le patriotisme farouche des martinistes, qui tous assignent à la France une fonction providentielle nonpareille.

La charité nous instruit de ne point détester notre prochain, mais de le reprendre aimablement lorsqu’il s’égare ; alors, achevons de dire à Harvey tout le mal que nous pensons de son livre avant d’en dresser l’éloge ultime. Mais à ce stade de notre examen, il n’y a guère plus que des vétilles. Tout d’abord, il nous semble que l’objectivité scientifique de l’auteur, qu’il a su conserver au fil des pages, se voit quelque peu gâter par la manifestation d’une sensibilité délibérément moderne, progressiste, anti-raciste, féministe, et s’aventurant à juger les martinistes à l’aune de ces préventions. Le danger n’est pas tant l’anachronisme, que Harvey sait éviter en restituant toujours les personnages dans leur contexte historique – souvent troublé, qu’il s’agisse des multiples révolutions frappant la France ou de l’inquiète avant-guerre – qu’une espèce de moralisme superflu n’ajoutant rien à notre compréhension du problème et ternissant l’eau froide et limpide de l’analyse. En outre, certaines coquilles et traductions approximatives (par exemple, le mot « immonde » devient « unworldly ») entravent le plaisir de la lecture et suggèrent que l’auteur ne s’est pas assez relu.

Nonobstant ces erreurs vénielles, Beyond Enlightenment est écrit d’une plume alerte, élégante et fluide. Le souci d’exactitude et d’exhaustivité ne nuit jamais à la clarté du propos. Au reste, loin d’accomplir un simple travail de compilation et de tri des écrits martinistes (ce qui serait déjà méritoire), Harvey n’hésite pas à arpenter les âpres et périlleux sentiers de l’interprétation, de l’hypothèse, de la comparaison. Enfin, il s’efforce touours d’en revenir aux sources des courants de pensée étudiés, établissant une très-sérieuse généalogie du martinisme et de l’occultisme.

A qui conseillerais-je l’achat ou la consultation de ce livre ? Aux rares âmes, bien sûr, qui s’intéressent déjà aux martinistes et occultistes examinés, ou à l’un d’eux au moins. Mais aussi, plus largement, aux hommes jaloux d’ancrer l’ordre politique dans les réalités supérieures d’un monde ignorant les affres de la contingence, par cette quête éreintante de l’alchimie sociale. Pour vous, ce livre ne sera évidemment pas un grimoire aux mille secrets, mais la carte qui vous aidera à marcher dans cet univers intellectuel à la végétation opulente quoique sublime – lys, lotus ou rose. Les auteurs – Saint-Martin, Fabre d’Olivet, Eliphas Lévi, Saint-Yves d’Alveydre, Guaita, Papus… – dont la pensée est ici seulement effleurée, seront lus, relus, approfondis, devinés, pour le plus grand profit de l’âme. Qu’il s’agisse de l’accomplissement de cette mission grandiose ou de simple curiosité littéraire et esthétique, sachons gré à Beyond Enlightenment de ses apports vraiment bienvenus.

Vera Vita

 

Complément parfait à mon précédent billet dédié aux souverainistes, glané en haut des cimes  :

« Passant par l’exigence qui serpente au fond des idéologies communiste, anarchiste et socialiste en tant que symptômes de révolte contre l’esclavage moderne, nous la transcendons toutefois, en constatant qu’elle est elle-même imprégnée du même mal : elle ne voit que des problèmes économiques et sociaux, ne demande pas la libération du joug économique en fonction de valeurs différentes, méta-économiques et métaphysiques – non pour que des forces, libérées de la hantise économique, puissent travailler en profondeur, mais seulement pour une solution égalitaire et encore plus socialiste ou « ecclésiastique », réputée meilleure, du problème économique posé par les besoins purement matériels et utilitaires des masses. D’où, dans ces tendances, une méfiance, un refus et comme un ressentiment voilé, ne disons même pas à l’égard du spirituel, mais du domaine « intellectuel » considéré comme un « luxe ». Au-delà de l’équilibre économique, ces tendances n’ont pas d’yeux pour les différences non-économiques – elles ne les voient pas et n’en veulent pas, avec cet esprit intolérant, plébéien et égalitaire d’esclaves en révolte qui servit précisément de base au succès du christianisme primitif. »

Julius Evola, « Impérialisme païen », IV – Les racines du mal européen.

Souveraineté et souverainisme

 

Le fourmillement de souverainistes de toute espèce – dont j’ai pu admirer de bien curieux phénomènes sur twitter, et, disons-le, de véritables drôles,  farouchement fanatiques – est un symptôme manifeste du délabrement intellectuel qui mine l’intégralité de ce qu’il est convenu d’appeler « droite nationale ».

Qui sont-ils, ces « souverainistes » ? Ce sont ces bonnes gens, instruites et douées quelquefois, pour qui il n’est qu’une seule véritable question politique digne d’être posée : celle de l’indépendance absolue de l’Etat national. François Asselineau (cet énarque, ridiculisé et méprisé par maints souverainistes, représente toutefois le souverainisme français dans son état de développement, partant de décomposition, le plus avancé), ainsi, ne balance point à dire que la sortie de l’Union européenne est l’unique objet de son parti ; il accepterait plus volontiers que les nouveau-nés blancs se fissent, sur ordre de la loi « françaaaiiise », rituellement déchiqueter les couilles par des sorciers de Bamako, que de voir la France tendre ses bleus regards vers ses impérissables consœurs d’Europe . Quoique le Front National n’aille pas si loin, il partage implicitement le même soupir : suivant Farine Le Pain, le ressaisissement des instruments de souveraineté législatif, monétaire et fiscal est un préalable nécessaire à tout renouveau national. Cette souveraineté étatique et administrative est avant tout désirée en ce qu’elle augurerait le bienheureux retour des « politiques sociales » ; on la subordonne donc, cette souveraineté talismanique, au sublime impératif catégorique que l’épicier Philippot intitule, avec la merveilleuse éloquence dont son lyrisme est festonné, la « vraie vie », celle, on imagine, des chariots de supermarché, du cadeau d’anniversaire à la belle-sœur, du soutien scolaire de la petite Lydie, du prix au kilo de la viande hachée et des deux semaines de vacances annuelles à La Baule. Mais soit que l’on convoite cette souveraineté pour elle-même, ou qu’on la veuille soumettre à des fins étrangères, la vérité demeure, diantrement brutale : la souveraineté rêvée par les souverainistes n’est pas authentique, c’est un suave fantôme dont les formes se volatiliseront dès qu’on les aura vainement palpées.

  Nous voudrions toutefois préciser que cette philippique n’est pas à la seule destination des souverainistes « franco-français ». Certains « identitaires » euro-régionalistes pourraient également y être défrayés, car eux aussi sont, à leur sauce, piquante et truffée de lardons, des souverainistes, comme le perçut Roman Bernard. En effet, leur pertinace entêtement à refuser tout exercice de l’intelligence ou de l’esprit (auquel ils seraient sans doute inaptes), leur crainte obsidionale de tout ce qui est vu comme « étranger », leur volonté maniaque de repli et de disparition de l’histoire, font que je sens entre eux et moi une bien chiche fraternité d’âme. Leur perception de l’identité, immuablement pastorale et gastronomique, ne m’est peut-être pas plus aimable que celle des souverainistes français, lesquels idolâtrent certes un « monstre froid », une immensité de machinisme et d’orgueil, mais n’en ont pas moins gardé un certain sens de la grandeur politique, une fascination de la puissance.

Il nous reste à comprendre ce qu’est la véritable souveraineté. Le magnifique Joseph de Maistre peignait celle-ci comme « la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique ». On retiendra ici l’emploi d’un mot parfaitement inconnu des souverainistes : celui de « sacré ». Le génie savoyard ajoute : « le peuple est fait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple, et l’un et l’autre sont faits pour qu’il y ait une souveraineté ». C’est une « nécessité absolue », condition de l’« existence sociale ». Par ailleurs, « la souveraineté n’a qu’une loi, sa conservation ».

Mais il faut se défier de croire que de Maistre verserait dans une conception purement matérielle de la souveraineté : « Si l’on en vient à croire que celui qui commande est souverain, ce sera un très grand malheur ». Maxime capitale ! La souveraineté ne se résume pas à l’exercice indépendant du pouvoir politique. Ce fait sacré résulte toujours d’une faveur divine. « Dieu, s’étant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la multitude le choix de ses maîtres ». Or, ces indécrottables souverainistes fondent précisément leur souveraineté sur ces infections morales que sont la démocratie, le suffrage universel et la République issue de la révolution de 1789. Ils vocifèrent contre une UE « antidémocratique », comme si la démocratie était par essence vertueuse. De Maistre vit ce qu’il en était : « il n’y a pas de véritable souveraineté dans les républiques ». La République des souverainistes, indifférente à toute entité supérieure, vide de toute quête initiatique, est vouée à l’échec, et ceci pour la seule raison que sa supériorité, n’étant nullement établie en rien de suprême et d’éternel, est temporaire, vacillante, éphémère, fondamentalement illégitime. Malheureusement pour vous, souverainistes, l’histoire prouve assez combien le suffrage universel, à démontrer qu’il ait pu être une véritable source de pouvoir et qu’il n’ait pas simplement péri au cours des journées de juin 1848, est impuissant à bâtir la moindre souveraineté ; et son principe même, suivant lequel « les enfants choisissent le père » (Léon Bloy), répugne immédiatement à tout homme sain. Il est vain de combattre la postmodernité avec les instruments de la modernité ; vous ne faites que sauter dans la fosse où l’on clouera votre cercueil.

En réalité, il n’adviendra pas de restauration de la souveraineté qu’une révolution spirituelle n’ait d’abord déblayé tous les débris de ce vieux monde matérialiste, obscur, égoïste. C’est peut-être la venue du Paraclet que tant ont espéré. Ce changement ne se fera pas grâce à des élections, des grèves, des manifestations, des révoltes ou des incendies. Il se fera par un retour sur le Soi, par une découverte de la part divine secrètement celée en tout homme et en toute chose. Seule une infime élite se réalisera ainsi ; mais elle détiendra alors le sceptre de l’Empire du monde, rien ne pourra l’atteindre. Il faut alors que je cite à nouveau cette parole sublime du philosophe chambérien, qu’on ne répétera jamais assez :

« Le gouvernement seul ne peut gouverner. C’est une maxime qui paraîtra d’autant plus incontestable à mesure qu’on la méritera davantage. Il a donc besoin, comme d’un ministre indispensable, ou de l’esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l’Etat, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l’âpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d’agir ensemble sans se nuire. »

 Francis Parker Yockey, dans Imperium, semble animé d’une intuition similaire :

An important fact has been touched upon with this: it is not the rulers who are sovereign within the meaning of this law [of sovereignty]. Their powers in fact are derived from their symbolic-representative position. If a stratum represents and acts in the Spirit of the Age, revolution against it is impossible. An organism true to itself cannot be sick or in crisis.

Voilà en synthèse la principale critique devant être portée aux doctrines souverainistes, dont on ne doit pas craindre de dire qu’elles sont sacrilèges. Dire cela, ce n’est rien dire encore des multiples apories qui les rongent : leur croyance à la souveraineté effective d’un Etat-nation de 65 millions d’habitants, dont de nombreux déjà relèvent de loyautés étrangères, et dans un monde de bientôt 9 milliards d’habitants où la substance européenne sera tantôt diluée ; leur tropisme « francophone » et africain, détestable relent d’une colonisation qu’ils repoussent pourtant de tout leur dégoût au nom de cette même « souveraineté » ; leur conception atomiste et juridique d’Etats souverains égaux entre eux et respectant leurs autorités réciproques, quand la souveraineté, marquée du caractère divin, n’est pas un « droit acquis », un principe intangible du « droit international public », mais une lutte continuelle, une guerre impitoyable menée pour sa conservation et son unité ; leur négation, enfin, du fait ethnoculturel et des dispositions innées dont est doué chaque peuple de la terre, leur faisant croire à une « assimilation » d’éléments par nature étrangers à cette culture, et la pensée conjointe que la structure administrative et juridique de l’Etat peut se permettre d’ignorer les données biologiques, culturelles et spirituelles qui ont présidé à sa formation ; leur obsession antieuropéenne, provoquant l’oubli de ce que la plupart de nos maux viennent plutôt de l’action de nos Etats nationaux, Etats qui dominent encore nettement les institutions « européistes ». Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais ces questions sont tout à fait subsidiaires. La réalisation spirituelle suffira d’elle-même à éteindre ces autres maux, de sorte qu’il est futile de les vouloir décrire par le menu : la connaissance intérieure fera se résoudre les rares différences extérieures. Les Européens du Moyen-Âge étaient divisés en une foule de royaumes, de cités-Etats, de suzerainetés diverses ; ils n’avaient ni langue, ni monnaie communes ; pourtant, leur unité spirituelle existait bien, et leur communiquait infailliblement qui étaient leurs véritables ennemis.

 Emitte Spiritum tuum et creabuntur;
Et renovabis faciem terrae.

 Amen.

Ô triste dryade

 

Flèche dans mon cœur, arbre sur la tête

Des milliers de pleurs, des espoirs en miettes

Moins de vie encor, Soleil Couronné !

 

Ô Astre Absurde, daigne me pincer !

Pour qu’on y soit bien, sur le seuil du vent

A sonner les cors, vomir les serpents

 

Débarras d’amour, boniments dans l’air

Entonne ton cor, souffle la misère

Et laisse le gouffre infini manger

 

Tous tes vers dodus, ultimes pensers

Saisis donc le cor, lumière viendra

En faisceaux bourrus, sur l’océan plat

 

C’est ici fini, ô triste dryade

Donne-moi ton cor, et faisons l’aubade

Le Moyen-Âge

 

A n’en pas douter, ce fut une singulière époque que ce Moyen Age, reprit-il, en allumant une cigarette. Pour les uns, il est entièrement blanc et pour les autres, absolument noir ; aucune nuance intermédiaire ; époque d’ignorance et de ténèbres, rabâchent les normaliens et les athées ; époque douloureuse et exquise, attestent les savants religieux et les artistes.

Ce qui est certain, c’est que les immuables classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, avaient, dans ce temps-là, l’âme plus haute. On peut l’affirmer : la société n’a fait que déchoir depuis les quatre siècles qui nous séparent de Moyen Age.

Alors, le seigneur était, il est vrai, la plupart du temps, une formidable brute ; c’était un bandit salace et ivrogne, un tyran sanguinaire et jovial ; mais il était de cervelle infantile et d’esprit faible ; l’église le matait ; et, pour délivrer le Saint-sépulcre, ces gens apportaient leurs richesses, abandonnaient leurs maisons, leurs enfants, leurs femmes, acceptaient des fatigues irréparables, des souffrances extraordinaires, des dangers inouïs !

Ils rachetaient par leur pieux héroïsme la bassesse de leurs mœurs. La race s’est depuis modifiée. Elle a réduit, parfois même délaissé ses instincts de carnage et de viol, mais elle les a remplacés par la monomanie des affaires, par la passion du lucre. Elle a fait pis encore, elle a sombré dans une telle abjection que les exercices des plus sales voyous l’attirent. L’aristocratie se déguise en bayadère, met des tutus de danseuse et des maillots de clown ; maintenant elle fait du trapèze en public, crève des cerceaux, soulève des poids dans la sciure piétinée d’un cirque !

Le clergé qui, en dépit de ses quelques couvents que ravagèrent les abois de la luxure, les rages du Satanisme, fut admirable, s’élança en des transports surhumains et atteignit Dieu ! Les Saints foisonnent à travers ces âges, les miracles se multiplient, et, tout en restant omnipotente, l’Eglise est douce pour les humbles, elle console les affligés, défend les petits, s’égaie avec le menu peuple. Aujourd’hui, elle hait le pauvre et le mysticisme se meurt en un clergé qui refrène les pensées ardentes, prêche la sobriété de l’esprit, la continence des postulations, le bon sens de la prière, la bourgeoisie de l’âme ! Pourtant, çà et là, loin de ces prêtres tièdes, pleurant parfois encore, dans le fond des cloîtres, de véritables Saints, des moines qui prient jusqu’à en mourir pour chacun de nous. Avec les démoniaques, ceux-là forment la seule attache qui relie les siècles du Moyen Age au nôtre.

Dans la bourgeoisie, le côté sentencieux et satisfait existe déjà du temps de Charles Vii. Mais la cupidité est réprimée par le confesseur, et, ainsi que l’ouvrier, du reste, le commerçant est maintenu par les corporations qui dénoncent les supercheries et les dols, détruisent les marchandises décriées, taxent, au contraire, à de justes prix, le bon aloi des œuvres. De père en fils, artisans et bourgeois travaillent du même métier ; les corporations leur assurent l’ouvrage et le salaire ; ils ne sont point tels que maintenant, soumis aux fluctuations du marché, écrasés par la meule du capital ; les grandes fortunes n’existent pas et tout le monde vit ; sûrs de l’avenir, sans hâte, ils créent les merveilles de cet art somptuaire dont le secret demeure à jamais perdu !

Tous ces artisans qui franchissent, s’ils valent, les trois degrés d’apprentis, de compagnons, de maîtres, s’affirment dans leurs états, se muent en de véritables artistes. Ils anoblissent les plus simples des ferronneries, les plus vulgaires des faïences, les plus ordinaires des bahuts et des coffres ; ces corporations qui adoptaient pour patrons des Saints dont les images, souvent implorées, figuraient sur leurs bannières, ont préservé pendant des siècles l’existence probe des humbles et singulièrement exhaussé le niveau d’âme des gens qu’elles protègent.

Tout cela est désormais fini ; la bourgeoisie a remplacé la noblesse sombrée dans le gâtisme ou dans l’ordure ; c’est à elle que nous devons l’immonde éclosion des sociétés de gymnastique et de ribote, les cercles de paris mutuels et de courses. Aujourd’hui, le négociant n’a plus qu’un but, exploiter l’ouvrier, fabriquer de la camelote, tromper sur la qualité de la marchandise, frauder sur le poids des denrées qu’il vend.

Quant au peuple, on lui a enlevé l’indispensable crainte du vieil enfer et, du même coup, on lui a notifié qu’il ne devait plus, après sa mort, espérer une compensation quelconque à ses souffrances et à ses maux. Alors il bousille un travail mal payé et il boit. De temps en temps, lorsqu’il s’est ingurgité des liquides trop véhéments, il se soulève et alors on l’assomme, car une fois lâché, il se révèle comme une stupide et cruelle brute !

Quel gâchis, bon Dieu ! — Et dire que ce dix-neuvième siècle s’exalte et s’adule ! Il n’a qu’un mot à la bouche, le progrès. Le progrès de qui ? Le progrès de quoi ? Car il n’a pas inventé grand’chose, ce misérable siècle !

Il n’a rien édifié et tout détruit. A l’heure actuelle, il se glorifie dans cette électricité qu’il s’imagine avoir découverte ! Mais elle était connue et maniée dès les temps les plus reculés et si les anciens n’ont pu expliquer sa nature, son essence même, les modernes sont tout aussi incapables de démontrer les causes de cette force qui charrie l’étincelle et emporte, en nasillant, la voix le long d’un fil ! Il se figure aussi avoir créé l’hypnotisme, alors que, dans l’Egypte et dans l’Inde, les prêtres et les brahmes connaissaient et pratiquaient à fond cette terrible science ; non, ce qu’il a trouvé, ce siècle, c’est la falsification des denrées, la sophistication des produits. Là, il est passé maître. Il en est même arrivé à adultérer l’excrément, si bien que les chambres ont dû voter, en 1888, une loi destinée à réprimer la fraude des engrais… ça, c’est un comble !

Joris-Karl Huysmans, Là-bas

Savoir se priver d’être doué, en aucun art, d’un immense talent

 

– Alors, reprit bientôt M. C…, résolu à voir jusqu’où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, – alors, jeune homme, que comptez-vous faire?

– Mais… y renoncer! s’écria Daphnis: – suivre le mouvement! Et, pour vivre, faire, – par exemple… de… la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C… tressaillit – et, réprimant un éclat de rire, – les regarda tous deux.

– Ah! dit-il; vraiment?… Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être en politique, monsieur Daphnis?

– Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d’une exquise voix doctorale et terre-à-terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus « arriérée » de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs; pour mériter la médaille législative? Savoir se garder, tout d’abord, d’écrire – ou d’avoir écrit – le moindre beau livre; savoir se priver d’être doué, en aucun art, d’un immense talent; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence; c’est-à-dire n’en parler jamais qu’avec un sourire protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi l’impression d’une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande, – soit à se prouver, les uns aux autres, que l’on n’est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement; – et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d’un oeil atone, en murmurant: « Bah! Tout s’arrange! tout s’arrange! » Voilà, n’est-il pas vrai, les préalables conditions, requises pour être jugé possible. – Une fois élu, l’on éprouve neuf mille francs d’appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre! – l’on s’appelle l' »Etat »… et l’on décerne, entre-temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!… Tout cela n’est pas inepte, je trouve: et c’est un métier facile. Pourquoi n’essaierais-tu pas, Daphnis?

– Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C’est une question de frais d’affiches et de démarches dont l’on pourrait à la rigueur, surmonter l’écoeurement. – Après tout, s’il ne s’agissait que d’avoir une « opinion » pour enlever la chose, – tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond – et tirez au hasard! – Vous devez avoir la main heureuse; je sens cela; vous amenez la meilleure d’entre elles, je parie, – celle qui sera, comme on dit, l’épingle du jeu. – D’ailleurs, m’est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage, – peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu’elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d’en changer. – Les « opinions », en ce siècle, ne sont plus… naturelles, voyez-vous.

Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, L’Amour du Naturel (in Nouveaux contes cruels)

« Tous les hommes sont frères »

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L’idée d’une inégalité native, originelle, tranchée et permanente entre les diverses races, est, dans le monde, une des opinions le plus anciennement répandues et adoptées ; et, vu l’isolement primitif des tribus, des peuplades, et ce retirement vers elles-mêmes que toutes ont pratiqué à une époque plus ou moins lointaine, et d’où un grand nombre n’est jamais sorti, on n’a pas lieu d’en être étonné. À l’exception de ce qui s’est passé dans nos temps les plus modernes, cette notion a servi de base à presque toutes les théories gouvernementales. Pas de peuple, grand ou petit, qui n’ait débuté par en faire sa première maxime d’État. Le système des castes, des noblesses, celui des aristocraties, tant qu’on les fonde sur les prérogatives de la naissance, n’ont pas d’autre origine ; et le droit d’aînesse, en supposant la préexcellence du fils premier-né et de ses descendants, n’en est aussi qu’un dérivé. Avec cette doctrine concordent la répulsion pour l’étranger et la supériorité que chaque nation s’adjuge à l’égard de ses voisines. Ce n’est qu’à mesure que les groupes se mêlent et se fusionnent, que, désormais agrandis, civilisés et se considérant sous un jour plus bienveillant par suite de l’utilité dont ils se sont les uns aux autres, l’on voit chez eux cette maxime absolue de l’inégalité, et d’abord de l’hostilité des races, battue en brèche et discutée. Puis, quand le plus grand nombre des citoyens de l’État sent couler dans ses veines un sang mélangé, ce plus grand nombre, transformant en vérité universelle et absolue ce qui n’est réel que pour lui, se sent appelé à affirmer que tous les hommes sont égaux. Une louable répugnance pour l’oppression, la légitime horreur de l’abus de la force, jettent alors, dans toutes les intelligences, un assez mauvais vernis sur le souvenir des races jadis dominantes et qui n’ont jamais manqué, car tel est le train du monde, de légitimer, jusqu’à un certain point, beaucoup d’accusations. De la déclamation contre la tyrannie, on passe à la négation des causes naturelles de la supériorité qu’on insulte ; on la déclare non seulement perverse, mais encore usurpatrice ; on nie, et bien à tort, que certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l’héritage exclusif de telles ou telles descendances ; enfin, plus un peuple est composé d’éléments hétérogènes, plus il se complaît à proclamer que les facultés les plus diverses sont possédées ou peuvent l’être au même degré par toutes les fractions de l’espèce humaine sans exclusion. Cette théorie, à peu près soutenable pour ce qui les concerne, les raisonneurs métis l’appliquent à l’ensemble des générations qui ont paru, paraissent et paraîtront sur la terre, et ils finissent un jour par résumer leurs sentiments en ces mots, qui, comme l’outre d’Éole, renferment tant de tempêtes : « Tous les hommes sont frères ! » *

Arthur de Gobineau, l’Essai sur l’inégalité des races humaines.

* L’édition papier se réfère alors à ces magnifiques vers de Queen Mab, de Shelley :

The man
Of virtuous soul commands not, nor obeys.
Power, like a desolating pestilence,
Pollutes whate’er it touches; and obedience,
Bane of all genius, virtue, freedom, truth,
Makes slaves of men, and of the human frame
A mechanized automaton.