Aphorismes (III)

Format twitter.

L’ennui chez les femmes n’est point leur mesquinerie, mais leur intolérance pour tout ce qui est supérieur et insensible à leur mesquinerie.
Les libéraux s’arrogent avec orgueil les privilèges du cynisme. Comme si un vrai cynique ne se moquait pas tout aussi bien – et peut-être au premier chef – des libéraux !
Rien n’est trop vulgaire pour moi, hormis la télévision, la politique, et l’obligation civique de dire « bonjour » et « merci ».
Il est consternant de songer à tout ce que nous faisons d’inutile. Il l’est encore plus de songer que nous ignorons ce qui nous est inutile.
Ce n’est pas l’histoire qui s’accélère – pauvres mortels que nous sommes – c’est l’image de notre fin ultime qui peu à peu se découvre.
Lire Léon Bloy est tout ensemble ce qui m’attire le plus vers une vie d’écrivain absolutiste, et ce qui m’en dissuade le plus sûrement.
La plupart de ceux qui me rencontrent sentent que je me crois supérieur à eux, et ils ont tort : je ne me crois pas supérieur, je le suis.
Manque de pot pour les athées, le scepticisme absolu conduit très sûrement à l’illumination spirituelle.
Plus rien n’existe en France ; la plus funeste anomie règne et invinciblement se propage.
Je voudrais que l’Europe entière entrât dans le chaos et ruisselât de sang ; le terrorisme exalte et vivifie une nation moribonde.
L’ambition démocratique : un désir porté vers le bas, une quête de la fange, un roulement dans l’ordure.
Le combat futur, ce sera le sang contre la raison, l’esprit contre la lettre, le transcendant altier qui plane sur les chimères mortes.
Dans la vie de l’esprit, tout est affaire de grâce, et la grâce manque singulièrement aux affaires.
Dire le contraire de la réalité n’est pas moins menteur que de l’interpréter suivant ses propres penchants, mais seulement plus viril.
Les poètes ne sont pas moins utiles que les héros, mais sans héros ils n’auraient rien à chanter.
On fait quelquefois grief aux Français de mépriser le libéralisme sans comprendre goutte à l’économie ni à la politique. Mais un malade n’a nul besoin de connaître la composition de la bactérie qui le ronge pour se savoir en péril de mort.
Dieu nous punit de notre orgueil, toutes les fois que celui-ci se manifeste, par le plus outrageant ridicule.
L’humilité est le meilleur instrument contre la raison discursive, car l’humilité nous fait sentir que nous avons tort d’avoir raison !
Aujourd’hui, l’homme n’est plus un animal politique, mais le politique est un animal. Un animal vicieux et cupide, à la recherche d’une puissance toujours plus matérielle et factice.
On prétend que les parents sont cause du racisme de leur progéniture ; au contraire, ils entravent l’essor de leur naturel instinct de race.
Le langage est trop strict et formel pour recevoir mes rêves ! Mais sans forme, que resterait-il d’eux, outre ces volutes bientôt dissipés ?
Je voudrais mourir. Non par détresse éperdue et déchirante, mais par sereine impression d’avoir déjà vécu trop longtemps.
Celui qui prétend discuter un dogme ne cherche mesquinement qu’à établir le sien par-dessus. Qui aurait le courage du scepticisme absolu ?
L’islam convient aux esclaves, le christianisme au peuple et aux bourgeois, le stoïcisme aux orateurs, et le Védanta à l’élite spirituelle.
Quand vous aurez subi échec sur échec, traitez donc cette couche d’insuccès comme toutes les autres : portez-la sur vous et chiez dedans !
La fonction de l’âge, en politique, n’est point d’accroître la sagesse des gardiens, mais d’assurer l’oubli des idéaux autrefois chéris.
Contre Montesquieu : quand ce n’est pas de pouvoir, c’est d’impuissance que l’on abuse.

« Krishna fut notre gui… »

Krishna fut notre gui, ô timide princesse,
Roucoulante amie au rire doux comme l’onde
Où un millier de mes plus vifs désirs se pressent,
Et que vous abreuvez telle une Frédégonde !

Que ne rallumai-je, du feu de mon esprit
Ces antiques festins, ces grandes Lupercales,
Dont ne subsistent or que risibles débris,
Mais où j’aimerais voir briller votre front pâle ?

Nulle robe, nul art ! Pour épouser vos charmes ;
Ô louve neuve et vraie, quelles cités de reines,
Quelle Rome inouïe feront naître vos larmes

Asséchées par mon bras et nourries par la peine ?
Mais notre vie défile, et dussé-je être Carme
Krishna m’aura donné une foi plus qu’humaine.

Vera Vita

 

Complément parfait à mon précédent billet dédié aux souverainistes, glané en haut des cimes  :

« Passant par l’exigence qui serpente au fond des idéologies communiste, anarchiste et socialiste en tant que symptômes de révolte contre l’esclavage moderne, nous la transcendons toutefois, en constatant qu’elle est elle-même imprégnée du même mal : elle ne voit que des problèmes économiques et sociaux, ne demande pas la libération du joug économique en fonction de valeurs différentes, méta-économiques et métaphysiques – non pour que des forces, libérées de la hantise économique, puissent travailler en profondeur, mais seulement pour une solution égalitaire et encore plus socialiste ou « ecclésiastique », réputée meilleure, du problème économique posé par les besoins purement matériels et utilitaires des masses. D’où, dans ces tendances, une méfiance, un refus et comme un ressentiment voilé, ne disons même pas à l’égard du spirituel, mais du domaine « intellectuel » considéré comme un « luxe ». Au-delà de l’équilibre économique, ces tendances n’ont pas d’yeux pour les différences non-économiques – elles ne les voient pas et n’en veulent pas, avec cet esprit intolérant, plébéien et égalitaire d’esclaves en révolte qui servit précisément de base au succès du christianisme primitif. »

Julius Evola, « Impérialisme païen », IV – Les racines du mal européen.

Souveraineté et souverainisme

 

Le fourmillement de souverainistes de toute espèce – dont j’ai pu admirer de bien curieux phénomènes sur twitter, et, disons-le, de véritables drôles,  farouchement fanatiques – est un symptôme manifeste du délabrement intellectuel qui mine l’intégralité de ce qu’il est convenu d’appeler « droite nationale ».

Qui sont-ils, ces « souverainistes » ? Ce sont ces bonnes gens, instruites et douées quelquefois, pour qui il n’est qu’une seule véritable question politique digne d’être posée : celle de l’indépendance absolue de l’Etat national. François Asselineau (cet énarque, ridiculisé et méprisé par maints souverainistes, représente toutefois le souverainisme français dans son état de développement, partant de décomposition, le plus avancé), ainsi, ne balance point à dire que la sortie de l’Union européenne est l’unique objet de son parti ; il accepterait plus volontiers que les nouveau-nés blancs se fissent, sur ordre de la loi « françaaaiiise », rituellement déchiqueter les couilles par des sorciers de Bamako, que de voir la France tendre ses bleus regards vers ses impérissables consœurs d’Europe . Quoique le Front National n’aille pas si loin, il partage implicitement le même soupir : suivant Farine Le Pain, le ressaisissement des instruments de souveraineté législatif, monétaire et fiscal est un préalable nécessaire à tout renouveau national. Cette souveraineté étatique et administrative est avant tout désirée en ce qu’elle augurerait le bienheureux retour des « politiques sociales » ; on la subordonne donc, cette souveraineté talismanique, au sublime impératif catégorique que l’épicier Philippot intitule, avec la merveilleuse éloquence dont son lyrisme est festonné, la « vraie vie », celle, on imagine, des chariots de supermarché, du cadeau d’anniversaire à la belle-sœur, du soutien scolaire de la petite Lydie, du prix au kilo de la viande hachée et des deux semaines de vacances annuelles à La Baule. Mais soit que l’on convoite cette souveraineté pour elle-même, ou qu’on la veuille soumettre à des fins étrangères, la vérité demeure, diantrement brutale : la souveraineté rêvée par les souverainistes n’est pas authentique, c’est un suave fantôme dont les formes se volatiliseront dès qu’on les aura vainement palpées.

  Nous voudrions toutefois préciser que cette philippique n’est pas à la seule destination des souverainistes « franco-français ». Certains « identitaires » euro-régionalistes pourraient également y être défrayés, car eux aussi sont, à leur sauce, piquante et truffée de lardons, des souverainistes, comme le perçut Roman Bernard. En effet, leur pertinace entêtement à refuser tout exercice de l’intelligence ou de l’esprit (auquel ils seraient sans doute inaptes), leur crainte obsidionale de tout ce qui est vu comme « étranger », leur volonté maniaque de repli et de disparition de l’histoire, font que je sens entre eux et moi une bien chiche fraternité d’âme. Leur perception de l’identité, immuablement pastorale et gastronomique, ne m’est peut-être pas plus aimable que celle des souverainistes français, lesquels idolâtrent certes un « monstre froid », une immensité de machinisme et d’orgueil, mais n’en ont pas moins gardé un certain sens de la grandeur politique, une fascination de la puissance.

Il nous reste à comprendre ce qu’est la véritable souveraineté. Le magnifique Joseph de Maistre peignait celle-ci comme « la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique ». On retiendra ici l’emploi d’un mot parfaitement inconnu des souverainistes : celui de « sacré ». Le génie savoyard ajoute : « le peuple est fait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple, et l’un et l’autre sont faits pour qu’il y ait une souveraineté ». C’est une « nécessité absolue », condition de l’« existence sociale ». Par ailleurs, « la souveraineté n’a qu’une loi, sa conservation ».

Mais il faut se défier de croire que de Maistre verserait dans une conception purement matérielle de la souveraineté : « Si l’on en vient à croire que celui qui commande est souverain, ce sera un très grand malheur ». Maxime capitale ! La souveraineté ne se résume pas à l’exercice indépendant du pouvoir politique. Ce fait sacré résulte toujours d’une faveur divine. « Dieu, s’étant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la multitude le choix de ses maîtres ». Or, ces indécrottables souverainistes fondent précisément leur souveraineté sur ces infections morales que sont la démocratie, le suffrage universel et la République issue de la révolution de 1789. Ils vocifèrent contre une UE « antidémocratique », comme si la démocratie était par essence vertueuse. De Maistre vit ce qu’il en était : « il n’y a pas de véritable souveraineté dans les républiques ». La République des souverainistes, indifférente à toute entité supérieure, vide de toute quête initiatique, est vouée à l’échec, et ceci pour la seule raison que sa supériorité, n’étant nullement établie en rien de suprême et d’éternel, est temporaire, vacillante, éphémère, fondamentalement illégitime. Malheureusement pour vous, souverainistes, l’histoire prouve assez combien le suffrage universel, à démontrer qu’il ait pu être une véritable source de pouvoir et qu’il n’ait pas simplement péri au cours des journées de juin 1848, est impuissant à bâtir la moindre souveraineté ; et son principe même, suivant lequel « les enfants choisissent le père » (Léon Bloy), répugne immédiatement à tout homme sain. Il est vain de combattre la postmodernité avec les instruments de la modernité ; vous ne faites que sauter dans la fosse où l’on clouera votre cercueil.

En réalité, il n’adviendra pas de restauration de la souveraineté qu’une révolution spirituelle n’ait d’abord déblayé tous les débris de ce vieux monde matérialiste, obscur, égoïste. C’est peut-être la venue du Paraclet que tant ont espéré. Ce changement ne se fera pas grâce à des élections, des grèves, des manifestations, des révoltes ou des incendies. Il se fera par un retour sur le Soi, par une découverte de la part divine secrètement celée en tout homme et en toute chose. Seule une infime élite se réalisera ainsi ; mais elle détiendra alors le sceptre de l’Empire du monde, rien ne pourra l’atteindre. Il faut alors que je cite à nouveau cette parole sublime du philosophe chambérien, qu’on ne répétera jamais assez :

« Le gouvernement seul ne peut gouverner. C’est une maxime qui paraîtra d’autant plus incontestable à mesure qu’on la méritera davantage. Il a donc besoin, comme d’un ministre indispensable, ou de l’esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l’Etat, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l’âpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d’agir ensemble sans se nuire. »

 Francis Parker Yockey, dans Imperium, semble animé d’une intuition similaire :

An important fact has been touched upon with this: it is not the rulers who are sovereign within the meaning of this law [of sovereignty]. Their powers in fact are derived from their symbolic-representative position. If a stratum represents and acts in the Spirit of the Age, revolution against it is impossible. An organism true to itself cannot be sick or in crisis.

Voilà en synthèse la principale critique devant être portée aux doctrines souverainistes, dont on ne doit pas craindre de dire qu’elles sont sacrilèges. Dire cela, ce n’est rien dire encore des multiples apories qui les rongent : leur croyance à la souveraineté effective d’un Etat-nation de 65 millions d’habitants, dont de nombreux déjà relèvent de loyautés étrangères, et dans un monde de bientôt 9 milliards d’habitants où la substance européenne sera tantôt diluée ; leur tropisme « francophone » et africain, détestable relent d’une colonisation qu’ils repoussent pourtant de tout leur dégoût au nom de cette même « souveraineté » ; leur conception atomiste et juridique d’Etats souverains égaux entre eux et respectant leurs autorités réciproques, quand la souveraineté, marquée du caractère divin, n’est pas un « droit acquis », un principe intangible du « droit international public », mais une lutte continuelle, une guerre impitoyable menée pour sa conservation et son unité ; leur négation, enfin, du fait ethnoculturel et des dispositions innées dont est doué chaque peuple de la terre, leur faisant croire à une « assimilation » d’éléments par nature étrangers à cette culture, et la pensée conjointe que la structure administrative et juridique de l’Etat peut se permettre d’ignorer les données biologiques, culturelles et spirituelles qui ont présidé à sa formation ; leur obsession antieuropéenne, provoquant l’oubli de ce que la plupart de nos maux viennent plutôt de l’action de nos Etats nationaux, Etats qui dominent encore nettement les institutions « européistes ». Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais ces questions sont tout à fait subsidiaires. La réalisation spirituelle suffira d’elle-même à éteindre ces autres maux, de sorte qu’il est futile de les vouloir décrire par le menu : la connaissance intérieure fera se résoudre les rares différences extérieures. Les Européens du Moyen-Âge étaient divisés en une foule de royaumes, de cités-Etats, de suzerainetés diverses ; ils n’avaient ni langue, ni monnaie communes ; pourtant, leur unité spirituelle existait bien, et leur communiquait infailliblement qui étaient leurs véritables ennemis.

 Emitte Spiritum tuum et creabuntur;
Et renovabis faciem terrae.

 Amen.

Ô triste dryade

 

Flèche dans mon cœur, arbre sur la tête

Des milliers de pleurs, des espoirs en miettes

Moins de vie encor, Soleil Couronné !

 

Ô Astre Absurde, daigne me pincer !

Pour qu’on y soit bien, sur le seuil du vent

A sonner les cors, vomir les serpents

 

Débarras d’amour, boniments dans l’air

Entonne ton cor, souffle la misère

Et laisse le gouffre infini manger

 

Tous tes vers dodus, ultimes pensers

Saisis donc le cor, lumière viendra

En faisceaux bourrus, sur l’océan plat

 

C’est ici fini, ô triste dryade

Donne-moi ton cor, et faisons l’aubade

Le Moyen-Âge

 

A n’en pas douter, ce fut une singulière époque que ce Moyen Age, reprit-il, en allumant une cigarette. Pour les uns, il est entièrement blanc et pour les autres, absolument noir ; aucune nuance intermédiaire ; époque d’ignorance et de ténèbres, rabâchent les normaliens et les athées ; époque douloureuse et exquise, attestent les savants religieux et les artistes.

Ce qui est certain, c’est que les immuables classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, avaient, dans ce temps-là, l’âme plus haute. On peut l’affirmer : la société n’a fait que déchoir depuis les quatre siècles qui nous séparent de Moyen Age.

Alors, le seigneur était, il est vrai, la plupart du temps, une formidable brute ; c’était un bandit salace et ivrogne, un tyran sanguinaire et jovial ; mais il était de cervelle infantile et d’esprit faible ; l’église le matait ; et, pour délivrer le Saint-sépulcre, ces gens apportaient leurs richesses, abandonnaient leurs maisons, leurs enfants, leurs femmes, acceptaient des fatigues irréparables, des souffrances extraordinaires, des dangers inouïs !

Ils rachetaient par leur pieux héroïsme la bassesse de leurs mœurs. La race s’est depuis modifiée. Elle a réduit, parfois même délaissé ses instincts de carnage et de viol, mais elle les a remplacés par la monomanie des affaires, par la passion du lucre. Elle a fait pis encore, elle a sombré dans une telle abjection que les exercices des plus sales voyous l’attirent. L’aristocratie se déguise en bayadère, met des tutus de danseuse et des maillots de clown ; maintenant elle fait du trapèze en public, crève des cerceaux, soulève des poids dans la sciure piétinée d’un cirque !

Le clergé qui, en dépit de ses quelques couvents que ravagèrent les abois de la luxure, les rages du Satanisme, fut admirable, s’élança en des transports surhumains et atteignit Dieu ! Les Saints foisonnent à travers ces âges, les miracles se multiplient, et, tout en restant omnipotente, l’Eglise est douce pour les humbles, elle console les affligés, défend les petits, s’égaie avec le menu peuple. Aujourd’hui, elle hait le pauvre et le mysticisme se meurt en un clergé qui refrène les pensées ardentes, prêche la sobriété de l’esprit, la continence des postulations, le bon sens de la prière, la bourgeoisie de l’âme ! Pourtant, çà et là, loin de ces prêtres tièdes, pleurant parfois encore, dans le fond des cloîtres, de véritables Saints, des moines qui prient jusqu’à en mourir pour chacun de nous. Avec les démoniaques, ceux-là forment la seule attache qui relie les siècles du Moyen Age au nôtre.

Dans la bourgeoisie, le côté sentencieux et satisfait existe déjà du temps de Charles Vii. Mais la cupidité est réprimée par le confesseur, et, ainsi que l’ouvrier, du reste, le commerçant est maintenu par les corporations qui dénoncent les supercheries et les dols, détruisent les marchandises décriées, taxent, au contraire, à de justes prix, le bon aloi des œuvres. De père en fils, artisans et bourgeois travaillent du même métier ; les corporations leur assurent l’ouvrage et le salaire ; ils ne sont point tels que maintenant, soumis aux fluctuations du marché, écrasés par la meule du capital ; les grandes fortunes n’existent pas et tout le monde vit ; sûrs de l’avenir, sans hâte, ils créent les merveilles de cet art somptuaire dont le secret demeure à jamais perdu !

Tous ces artisans qui franchissent, s’ils valent, les trois degrés d’apprentis, de compagnons, de maîtres, s’affirment dans leurs états, se muent en de véritables artistes. Ils anoblissent les plus simples des ferronneries, les plus vulgaires des faïences, les plus ordinaires des bahuts et des coffres ; ces corporations qui adoptaient pour patrons des Saints dont les images, souvent implorées, figuraient sur leurs bannières, ont préservé pendant des siècles l’existence probe des humbles et singulièrement exhaussé le niveau d’âme des gens qu’elles protègent.

Tout cela est désormais fini ; la bourgeoisie a remplacé la noblesse sombrée dans le gâtisme ou dans l’ordure ; c’est à elle que nous devons l’immonde éclosion des sociétés de gymnastique et de ribote, les cercles de paris mutuels et de courses. Aujourd’hui, le négociant n’a plus qu’un but, exploiter l’ouvrier, fabriquer de la camelote, tromper sur la qualité de la marchandise, frauder sur le poids des denrées qu’il vend.

Quant au peuple, on lui a enlevé l’indispensable crainte du vieil enfer et, du même coup, on lui a notifié qu’il ne devait plus, après sa mort, espérer une compensation quelconque à ses souffrances et à ses maux. Alors il bousille un travail mal payé et il boit. De temps en temps, lorsqu’il s’est ingurgité des liquides trop véhéments, il se soulève et alors on l’assomme, car une fois lâché, il se révèle comme une stupide et cruelle brute !

Quel gâchis, bon Dieu ! — Et dire que ce dix-neuvième siècle s’exalte et s’adule ! Il n’a qu’un mot à la bouche, le progrès. Le progrès de qui ? Le progrès de quoi ? Car il n’a pas inventé grand’chose, ce misérable siècle !

Il n’a rien édifié et tout détruit. A l’heure actuelle, il se glorifie dans cette électricité qu’il s’imagine avoir découverte ! Mais elle était connue et maniée dès les temps les plus reculés et si les anciens n’ont pu expliquer sa nature, son essence même, les modernes sont tout aussi incapables de démontrer les causes de cette force qui charrie l’étincelle et emporte, en nasillant, la voix le long d’un fil ! Il se figure aussi avoir créé l’hypnotisme, alors que, dans l’Egypte et dans l’Inde, les prêtres et les brahmes connaissaient et pratiquaient à fond cette terrible science ; non, ce qu’il a trouvé, ce siècle, c’est la falsification des denrées, la sophistication des produits. Là, il est passé maître. Il en est même arrivé à adultérer l’excrément, si bien que les chambres ont dû voter, en 1888, une loi destinée à réprimer la fraude des engrais… ça, c’est un comble !

Joris-Karl Huysmans, Là-bas

Savoir se priver d’être doué, en aucun art, d’un immense talent

 

– Alors, reprit bientôt M. C…, résolu à voir jusqu’où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, – alors, jeune homme, que comptez-vous faire?

– Mais… y renoncer! s’écria Daphnis: – suivre le mouvement! Et, pour vivre, faire, – par exemple… de… la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C… tressaillit – et, réprimant un éclat de rire, – les regarda tous deux.

– Ah! dit-il; vraiment?… Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être en politique, monsieur Daphnis?

– Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d’une exquise voix doctorale et terre-à-terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus « arriérée » de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs; pour mériter la médaille législative? Savoir se garder, tout d’abord, d’écrire – ou d’avoir écrit – le moindre beau livre; savoir se priver d’être doué, en aucun art, d’un immense talent; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence; c’est-à-dire n’en parler jamais qu’avec un sourire protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi l’impression d’une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande, – soit à se prouver, les uns aux autres, que l’on n’est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement; – et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d’un oeil atone, en murmurant: « Bah! Tout s’arrange! tout s’arrange! » Voilà, n’est-il pas vrai, les préalables conditions, requises pour être jugé possible. – Une fois élu, l’on éprouve neuf mille francs d’appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre! – l’on s’appelle l' »Etat »… et l’on décerne, entre-temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!… Tout cela n’est pas inepte, je trouve: et c’est un métier facile. Pourquoi n’essaierais-tu pas, Daphnis?

– Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C’est une question de frais d’affiches et de démarches dont l’on pourrait à la rigueur, surmonter l’écoeurement. – Après tout, s’il ne s’agissait que d’avoir une « opinion » pour enlever la chose, – tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond – et tirez au hasard! – Vous devez avoir la main heureuse; je sens cela; vous amenez la meilleure d’entre elles, je parie, – celle qui sera, comme on dit, l’épingle du jeu. – D’ailleurs, m’est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage, – peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu’elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d’en changer. – Les « opinions », en ce siècle, ne sont plus… naturelles, voyez-vous.

Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, L’Amour du Naturel (in Nouveaux contes cruels)